Aristote a écrit « l’homme (…) est le seul animal qui rit », Rabelais l’a suivi avec « le rire est le propre de l’homme » et Germaine Tillion l’a prouvé jusque dans les camps de concentration. Résistante au sein du premier réseau de la Zone Nord, celui du Musée de l’homme, elle est arrêtée sur dénonciation et envoyée à Ravensbrück. C’est là, cachée dans une caisse d’emballage, qu’elle écrira Le Verfügbar aux enfers, une pétillante opérette sur l’horreur des camps. Face à la déshumanisation, rire est un acte de résistance.

Dénonciation et illustration de la vie du Verfügbar, voilà ce que nous propose cette opérette-cabaret toute en leçons, chants, sketches, sautillements et borborygmes…. Le meneur de revue ? Un naturaliste. Sémillant sans jamais perdre de sa rigueur scientifique, il nous dispense un cours magistral sur « cette nouvelle espèce zoologique » qu’est le Verfügbar. « Produit de la conjugaison d’un gestapiste mâle avec une résistance femelle », « il est apparenté aux gastéropodes ». Pourquoi ? Parce que « Gastéropode » est formé de Gaster (ventre, estomac) et de pode (pied) et que le Verfügbar a constamment « l’estomac dans les talons »… Mais trêve d’étymologie et de burlesque, que signifie réellementn« Verfügbar » ? « Disponible ». Que désigne-t-il ? Une détenue qui refuse de travailler pour les Allemands et n’est inscrite par conséquent dans aucune colonne de travail. Elle est alors corvéable à merci, à la « disposition » des SS. Neuf interprètes nous livrent ici tout en allégresse un redoutable témoignage sur le quotidien de ces femmes qui jamais ne cessèrent de résister.

Crédit photo Hélène Arnaud

Vivement la récré !
La mise en scène emprunte au théâtre antique. On a un coryphée qui officie, Le Naturaliste, et on a un chœur, celui des détenues. Bien plus qu’un parti pris dramatique, ce choix de rassembler les prisonnières en un groupe compact illustre merveilleusement la solidarité, celle qui lie ces femmes, toutes résistantes et toutes Verfügbar. Les physiques et les âges très différents des comédiennes ajoutent à la dimension collective. La trapue aux petits pas, Henriette Nhung Pertus et la gracieuse aux grande sauts, Élisabeth Moreau, interprètent leur rôle avec brio.

Le répertoire musical ne manque pas non plus de diversité. Forcément, puisque Germaine Tillion écrivait sur les airs dont se souvenaient les prisonnières. C’est ainsi qu’Édith Piaf et Tino Rossi se retrouvent à côtoyer Gluck, Saint-Saëns et… « Au clair de la lune ».

Le ton et le propos sont magistralement servis par la scénographie. Un sombre et haut panneau en fond de scène figure un mur d’enceinte. Comptant leurs jours de détention, les femmes y alignent des bâtons. Cette sinistre construction est aussi un espace ludique. Le Naturaliste s’en sert comme d’un tableau noir. Dans une joyeuse anarchie, on y gribouille des schémas pour illustrer la très docte leçon. Le plateau est donc à la fois cour de prison et cour de récré. Et c’est bien tout l’esprit comme toute l’histoire de ce texte : Germaine Tillion l’écrivit pour offrir à ses camarades Verfügbar une petite récréation.

Elle raconta plus tard que sa survie, elle la devait en partie à « une coalition de l’amitié ». Cette curieuse expression, le spectacle réussit à nous en donner une vision. On en ressort plein d’admiration pour cette femme, morte à 101 ans, qui disait : « on peut rire jusqu’à la dernière minute ».

Une opérette à Ravensbrück, le Verfügbar aux enfers
de Germaine Tillion
Adaptation de Danielle Stéfan et Hélène Arnaud
Composition et arrangement musicaux : Alain Aubin
Mise en scène : Danielle Stéfan, assistée d’Hélène Arnaud
Dramaturgie : Dominique Chevé
Chorégraphie : Anne-Marie Chovelon
Avec : Magali Braconnot, Amandine Buixeda, Marie-Ange Jannuccillo, Aurélie Lombard, Alice Mora, Elisabeth Moreau, Henriette Nhung Pertus, Frédérique Souloumiac, Murielle Tomao
Scénographie : Christian Geschvindermann
Costumes : Virginie Breger
Création Lumières : Jean-Luc Martinez
Du 8 au 12 février
20h30 les mardi, vendredi et samedi ; 19h15 les mercredi et jeudi
Durée du spectacle : 2h15 sans entracte
Théâtre Gyptis
136, rue Loubon, 13003 Marseille
site web
04 91 11 00 91
Samedi 12 mars 21h00
Théâtre Le Comoedia
Cours Maréchal Foch, rue des Coquières, 13400 Aubagne
04 42 18 19 88
Site web
Mercredi 16 mars 20h30
Théâtre Antoine Vitez
Université de Provence, 29 avenue Robert Schuman, 13100 Aix-en-Provence
04 42 59 94 37
Site web