Elle est seule en scène, entourée, peut-être captive. Elle parle une langue belle, châtiée, en nous regardant dans les yeux. Et elle dessine par terre. C’est un beau spectacle, simple, brut, qui ne s’éparpille pas, qui tient sa ligne. Quelque chose à voir.
On n’est pas là pour disparaitre a été écrit en 2007 par Olivia Rosenthal. Il ne s’agit pas d’un texte de théâtre, ni vraiment d’un roman, mais d’un écrit qui appelle la parole. C’est ce qu’a du penser Charlotte Lagrange (adaptation et mise en scène) en tout cas, et elle a bien fait. Ce qui fait naitre la parole de cette femme, c’est une chose qui la poursuit : la maladie de A., celle qui “transforme un être de raison en animal apeuré et sans défense”. Et ce qui pourrait être un exposé grandiloquent ou une dramatisation à outrance du sort des malades s’avère être une très belle poursuite du mot juste, comme une course après soi-même.
Si vous pouviez effacer de votre mémoire une personne, qui effaceriez-vous ?
Par maladie de A., il faut entendre celle-là qui fait qu’on oublie, les mots qui échappent, qui tombent avant qu’on ne les ramasse, les choses qui n’ont plus de sens, plus le même, l’impossible préhension de ce qui nous entoure. Celle-là au nom si difficile, comme un dernier pied de nez : Alzheimer. C’aurait été simple de prendre une actrice âgée, et de lui faire dire qu’elle perd la mémoire, et de faire en sorte que les spectateurs soient émus par l’image de cette vieille. Simpliste en fait. Alors, ils font quelque chose de vraiment intéressant : une actrice en scène, jeune, dont on ne sait jamais si elle nous dit son histoire, ou si elle prend en charge celle des autres, qui est comme le porte-voix d’autant de paroles que nécessaire. Celle de Monsieur T. qui tenta d’assassiner sa femme dans une crise de démence, celle de sa femme qui eut si mal de le voir franchir le pas de la porte, celle de cette personne qui veut vire dans les arbres, celle de cette autre qui nous parle de la vie d’Alois Alzheimer, de ses recherches… Des voix qui se mélangent, partent du même endroit, son corps à elle, et n’en sont que plus limpides. Pas d’histoire à comprendre, pas de fil à suivre, mais des choses à entendre. Et des exercices à faire. L’adresse et directe, on n’échappera pas aux questions droit dans les yeux, et tant mieux. “Imaginez que vous puissiez effacer de votre mémoire une personne de votre entourage ainsi que tous les événements afférents à cette personne et dans lesquels vous êtes impliqué. Qui effaceriez-vous ?” Alors?
De cet endroit, on ne ressort pas indemne, pas non plus déchiré, mais questionné, le regard un peu dans le vague, on n’est pas tranquille. Ca fonctionne très bien, parce que jamais on nous assène qu’il faut que la recherche avance, et que quand même, c’est vraiment triste de perdre tout ce qui nous définissait, jusqu’à oublier qu’on oublie. Ca on le sait déjà. Le questionnement est ailleurs. Dans l’impossibilité de dire ce que c’est de ne pas avoir de mot. Dans l’idée que c’est peut-être tellement apaisant de ne plus savoir, et de croire dur comme fer qu’on est dans un arbre et que camembert est un pays. Tout ça pour dire que, peut-être ça mériterait d’être encore plus épuré dans la lumière (c’est vraiment pour dire quelque chose). Parce que c’est un spectacle qui n’a pas besoin d’artifice. Qui se nourrit de leur absence. Faire ça, c’est très courageux, vraiment.
On n’est pas là pour disparaître
D’après Olivia Rosenthal
Adaptation et mise en scène : Charlotte Lagrange
Avec : Julie Palmier
Les 8, 9, 15, 16, 22 et 23 février à 19h
La Loge
77 rue de Charonne, Paris 11eme
Réservations: 01 40 09 70 40
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