La compagnie Arcade, fondée en 1993, n’a eu de cesse de défendre des textes exigeants. C’est le cas avec «Au-delà du voile» au Théâtre du Lucernaire. Le texte est traduit de l’arabe par son auteur, Slimane Benaïssa, qui s’empare d’un sujet plus que tabou : le statut des femmes en Algérie. De surcroît, il place son action dans l’Algérie des années noires, celle des années 90 baignant dans le sang et l’intolérance. Il écrit là un manifeste pour des femmes n’ayant pas le droit à la parole dans un monde plus que machiste et qui, lorsqu’elles se retrouvent entre elles, finissent par se dévoiler. C’est ce qui va arriver aux deux sœurs protagonistes de l’histoire : à l’aînée, prisonnière des traditions et de la peur de désobéir à des lois dictées par l’homme et par Dieu, et à la cadette refusant le hijab que lui impose son frère, rêvant de liberté et croyant, elle, en un Dieu plus clément. Deux sœurs apparemment opposées mais qui, voguant dans la même galère, vont tenter de se comprendre…
Le silence national
Et pour tenter de se comprendre, les actrices vont évoluer dans un espace restreint créant une promiscuité nécessaire à la confidence. Sur la scène se dresse une sorte de voile en forme de montagne, un « djebel » algérien qui sert de frontière avec le dehors. Le dedans c’est la maison, monde des femmes où les deux sœurs vont pouvoir se livrer sous nos yeux. Nous les regardons comme par le trou de la serrure, témoins privilégiés de ce qui est interdit d’entendre, interdit de voir, interdit de dire. Dans la mise en scène simple et directe d’Agnès Renaud, les deux actrices ne croisent presque jamais leur regard ; elles se parlent en projetant le texte avec force vers le spectateur comme un coup de poing bien asséné. Et elles en ont des choses à dire. La cadette, interprétée par la touchante Khadija El Mahdi, crie son désespoir, son désir de liberté, son incompréhension face au poids des traditions et à un frère intransigeant. L’aînée tente de la raisonner, si tenté que « raison » rime avec « religion », essayant davantage de se convaincre elle-même que de convaincre sa sœur. Pour elle, les femmes algériennes sont faites d’acier : «Elles sont en même temps machine à laver, cuisinière, lave-vaisselle !» ; elles n’ont ni le droit à la réflexion ni le droit à l’action. Et pourtant réfléchir c’est bien ce qu’il leur reste…
Le dehors lui c’est celui de la guerre civile, monde des hommes, libres, eux, d’entrer et de sortir quand bon leur semble. Le dehors c’est aussi l’évocation des souvenirs, d’une mère perdue, de la folle idée de liberté, du chant, de la musique… Alors pour figurer ce monde, Agnès Renaud a eu la bonne idée de confier plusieurs personnages à une seule actrice, Fatima Aïbout. Et le résultat est formidable : l’actrice fend le voile, apparait sur les côtés, au dessus des murs. Parfois, elle entre en chantant sous les traits d’une mère kabyle, d’une conteuse douce et virevoltante et parfois elle surgit en incarnant « l’homme » qu’il soit ministre au discours creux ou « barbu » prêchant la bonne parole, enveloppé dans une robe d’hypocrisie religieuse. Les transformations «physiques» de l’actrice sont saisissantes et elle interprète chaque personnage avec justesse et légèreté ; une légèreté plus que bénéfique au propos. Mais il ne faut pas oublier le fantôme du musicien, caché derrière le voile, qui accompagne comme un métronome, au rythme des percussions, les tensions et les moments plus joyeux du spectacle.
« Au-delà du voile » est un spectacle nécessaire comme il en faudrait beaucoup au théâtre. Car si en Algérie, le « silence national » est encore de mise, nous avons là une occasion précieuse d’entendre la voix de ces femmes cherchant leur voie…
Au-delà du voile
(si tu es mon frère, moi qui suis-je ?)
Compagnie de l’Arcade
Mise en scène : Agnès Renaud
Avec : Fatima Aïbout (La « Mère », le ministre, le check,…), Myriam Loucif (l’aînée), Khadija El Mahdi (la cadette), Pascal Portejoie (le musicien)
Du 2 février au 26 mars (relâches les 24 et 25 février)
Du mardi au samedi à 18h30
www.compagnie-arcade.com
Théâtre Le Lucernaire
53 rue Notre Dame des Champs 75006
Metro : Notre Dame des Champs, Vavin ou Saint-Placide
Réservations : 01 45 44 57 34
Site web
La Compagnie de l’Arcade joue également :
La dispute de Marivaux
Jusqu’au 11 février
au Lavoir Moderne Parisien
35, rue Léon 75018 Paris
Métro : Marcadet-Poissonniers ou Château-Rouge.
Réservations : 09 50 33 50 06 / resa@compagnie-arcade.com



















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