On pourrait distinguer ceux qui osent faire des choses de ceux qui n’osent pas en faire, et qui font donc d’autres choses qu’oser. Ce serait simple, chacun son boulot, les uns grattent là ou ça fait mal, les autres sont confortables et divertissants. Cependant, parfois, il y a un hybride qui apparait. Un qui n’ose rien mais qui veut en donner l’illusion, qui fait semblant de gratter et d’être frontal, mais qui se dérobe. La Colline en a programmé un spectacle comme ça. Ça arrive.

Occupe-toi du bébé est un texte de Dennis Kelly (auteur britannique contemporain) qui traite de l’altération de l’intégrité des gens face à une médiatisation, et de la part d’acteur que chacun de nous peut développer pour s’assurer une bonne image. Pour ce faire, il use de la forme du théâtre verbatim, qui s’est fortement développé en Angleterre depuis le début des années 90, et consiste en rapporter uniquement des faits authentiques à partir de rapports, d’interviews, d’émissions… Là, il s’agit de l’histoire de Donna McAuliffe, accusée de double infanticide puis relaxée pour manque de preuve, et de son entourage (sa mère, son ex-mari…)

© E Carecchio

Comme une balle de golf qui tombe dans l’eau… .
En lisant la présentation du spectacle et le programme (toujours très bien fait), on se dit « Assieds-toi bien, ça risque de déménager ». D’autant que la principale ‘supercherie’ prévue par l’auteur nous est révélée dès le programme : tout ce qui est dit ici sort de son imagination, est faux. En Angleterre, il avait laissé planer le doute. En France c’était moins avisé, d’autant que cette forme de théâtre verbatim nous est assez étrangère. Le spectacle allait donc chercher ailleurs, plus loin, se concentrant, aux dires du programme, sur l’approche de la vérité, la représentation de soi, l’altération induite par la médiatisation. Des sujets tous très actuels. Mais non. Enfin, pas vraiment. Les acteurs ont beau faire tout ce qu’ils peuvent, ils prennent une direction de jeu étrange, entre le naturalisme et la légère caricature. Ils sont archétypaux.

Au début on se dit que c’est pour mieux s’en défaire après, mais là aussi on se trompe. De ce qui est mis en place au début tant dans le jeu que dans la mise en scène, rien ne bougera, rien ne sera interrogé. Le spectacle, finalement, ne consiste en rien d’autre que suivre l’histoire, les faits, l’ascension de cette mère qui profite de l’histoire de sa fille pour sa campagne électorale, de ce psychologue qui invente plus ou moins un syndrome pour se faire mousser, et de cette pauvre Donna, qui, logiquement, est celle qui ne cherche à rien faire passer, qui est juste là devant la caméra à répondre, son mari lui empruntant aussi cette voix. Des gens simples quoi. Exactement comme dans les émissions télé qui traitent de faits-divers. La position des acteurs dans la représentation et dans l’histoire n’est jamais remise en question. Il y a aussi une caméra, des micros (comment pourrait-on y échapper) utilisés exactement comme tout le monde les utilise au théâtre : pour voir en gros plan le visage des acteurs, ce qui pourrait leur échapper (mais, même s’ils jouent très bien, on n’est pas dupe), et entendre leur respiration et leurs raclements de gorge qui montrent qu’ils ne sont pas à l’aise. Jamais une liberté de prise avec le média, il ne sert à rien d’autre qu’à ça, et montrer des interviews des personnages dans leur réalité (salon, siège de parti…), à des moments opportuns. La seule audace prise, c’est que ces interviews coupent parfois la parole des acteurs sur le plateau. C’est pour dire. Et pour le journaliste / dramaturge (Dennis Kelly se met lui-même en scène dans le texte au cours de son ‘investigation’), c’est la même chose. Pendant deux heures, rien ne change, rien n’est interrogé, c’est navrant.

Ce spectacle, c’est avoir envie d’un expresso et devoir se contenter d’un café de la veille mal réchauffé. Tout ce qui est sous-entendu, le « message », que face à sa propre médiatisation peu de personnes résistent à la tentation de la représentation de soi-même, et que la sur-médiatisation de tout aujourd’hui est un danger, c’est quelque chose qui il y a dix ans aurait pu être interpellant. Plus aujourd’hui. En revanche, cette pièce est intéressante, et aurait pu l’être, si seulement le metteur en scène avait eu le courage de ses prétentions, de nous mettre dans une situation inconfortable, de nous obliger à nous voir, regardant et se délectant de ce genre d’histoires sordides parce qu’elles sont réelles et notre rapport à la vérité (ou à ce qu’on prend pour la vérité parce qu’il n’y aucune raison que ça ne le soit pas), plutôt que de s’attaquer encore une fois à ses danger par rapport aux gens qui sont exposés. Non, à la place de tout ça, on a le droit à cet humour convenu qui dit bien « on est entre gens intelligents » (mélanger les lettres d’un texte qui dit que « tout est vrai » pour montrer son incohérence, il faut oser ! Non ?) Et les spectateurs d’applaudir, sourire aux lèvres…

Occupe-toi du bébé
De Dennis Kelly
Mise en scène par Olivier Werner
Avec Jean-Pierre Becker, Aurélie Edeline, Vincent Garanger, Marie Lounici, Anthony Poupard, Olivier Werner, Olivia Willaumez

Du 8 janvier au 5 février
Le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 16h
La Colline Théâtre National
15 Rue Malte-Brun, 75020 Paris
Réservations: 01 44 62 52 52
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