Pari audacieux que de défendre à seulement deux sur scène un texte aussi épique, fourmillant de personnages. Le défi est pourtant relevé haut la main grâce à un comédien au jeu puissant qui porte en lui toute la fougue du roman de Cendras. Un excellent moment de théâtre, brillant et pédagogique.
La même année que Chaplin, Cendrars publiait sa ruée vers l’or. Triomphe en librairie, « L’Or » suit le parcourt d’un jeune Helvète, fils de riche, qui, en 1848, vole ses proches pour partir en Amérique. Il traverse les jeunes Etats-Unis d’est en ouest, s’installe en Californie où il fait prospérer la région de manière vertigineuse. La découverte de la première pépite d’or va sonner le tocsin de sa réussite. Il va passer de la fortune à la ruine, intentant un procès dans un pays où la justice laisse encore à désirer…

Un conteur hors pair…
Un peu comme « Les Raisins de la colère » de Steinbeck, le roman de Cendrars fait souffler un lyrisme épique qu’alimentent une syntaxe riche en énumérations et une langue presque flaubertienne avec cette attention accordée à chaque mot, chaque souffle de ponctuation. On imagine par conséquent plus volontiers ce foisonnement littéraire, cette impétuosité langagière accompagnés d’images de cinéma, avec cohortes de figurants et orchestre symphonique.
Pourtant ils ne sont que deux sur scène. Xavier Simonin et Jean-Jacques Milteau. Et ils réussissent ce pari insensé de nous immerger dans cette aventure, cette page d’histoire des Etats-Unis à travers ce « rêve américain » qui a brûlé les ailes de tant de drôles d’oiseaux venus faire fortune. Le décor, minimaliste, est composé d’une table avec quelques effets et d’une échelle rappelant ces rails de montagnes russes qui propulsent aussi vite au sommet qu’ils plongent dans les abymes…

… et l’homme à l’harmonica
L’art de conteur de Xavier Simonin, qui œuvre aussi à la mise en scène, va faire pencher cette audace vers la victoire. Une voix de stentor, une aisance scénique confondante, une articulation parfaite et aussi beaucoup de charisme. Jouant tous les personnages, le comédien aimante son public pour ne plus le lâcher. Le phénoménal travail (à commencer par la mémorisation du texte) se fait oublier. Les mots de Cendras déferlent en un tourbillon vertigineux que ce comédien d’exception fait souffler, sans emphase mais avec force, épique mais jamais grandiloquent. Il est accompagné par Jean-Jacques Milteau. L’homme à l’harmonica qu’on ne présente plus nous fait traverser les Etats-Unis sur des airs de son cru. On se croirait chez Sergio Leone. On est simplement sur une scène de théâtre avec deux artistes venus nous faire vivre la grande aventure du Far West. L’illusion est confondante. Le résultat prodigieux.

L’Or
De Blaise Cendrars
Mise en scène : Xavier Simonin avec la complicité de Jean-Paul Tribout
Avec Xavier Simonin et Jean-Jacques Milteau
Lumières : Alexis Kavyrchine
Décor : Christian Tirole
Costumes : Aurore Popineau
Son : Franck Séguin
Jusqu’au 20 février
Du mercredi au samedi à 20h45 et le dimanche à 16 heures

Théâtre Daniel-Sorano
16 rue Charles-Pathé, Vincennes
site web
Réservations: 01 43 74 73 74
Durée : 1h20