Jan Fabre, chorégraphe, plasticien et metteur en scène allemand, fut la vedette controversée de la 59ème édition du Festival d’Avignon. Il présenta à la Cour d’honneur et au théâtre municipal quatre spectacles, dont L’empereur de la perte. “La scatologie gratuite règne à Avignon”, “Assez de transgression ! Grâce !”. Six ans après la polémique, le monologue se rejoue au Théâtre de Chaillot, à Paris. L’occasion de (re)découvrir un texte puissant, magistralement interprété par Dirk Roofthooft.
“C’est un monologue. Je suis seul. Cela vous ennuie? non? ok!”
Nous voilà avertis. L’empereur de la perte, premier d’une série de trois monologues écrit par Jan Fabre, met en scène un clown sur le retour. Seul, face à la multitude des spectateurs, l’homme de 51 ans évoque une parodie cynique d’artiste raté, un magicien qui ne sait plus réaliser ses tours et qui tente -sans succès- de retrouver ses supposées dextérité et gloire d’antan. Son acharnement a des accents de désespérance. Mais “l’exercice engendre l’art”, nous répète-t-il. Démonstration.
Tentant de jongler avec des assiettes, de faire disparaître des foulards, l’homme qui nous fait face nous promet du spectacle et du rire, sans trop y croire. En proie à des doutes continuels, il est taraudé par le désir de tout reprendre à zéro, de s’élever au-dessus de sa médiocrité. “Est-ce que je peux recommencer depuis le début?” demande-t-il aux spectateurs, tout en s’inquiétant de l’heure du dernier métro. Tout à la fois complaisant, méprisant, complice, le clown entretient un rapport ambigu au public. Il semble toujours sur le fil, partagé entre la crainte de lasser, son désir de séduire, et sa volonté d’être libre, jusqu’à l’extrême.
Progressivement, ses gesticulations et ses errances dessinent une métaphore riche de sens. Celle de l’artiste, dépeint dans sa démarche personnelle et dans son rapport à la société ; celle aussi, plus globalement, de chaque homme, dans ses exigences et ses rapports à l’autre. Une figure complexe et contradictoire, exposée sans complaisance.
Artiste-clown, artiste fou
Tel un caligula sanguinaire et pourtant idéaliste, cet empereur de la perte autoproclamé veut tout oublier, sauf le refus. “Je ne veux jamais le désapprendre”, dit-il. Ce désir-là, mais aussi celui de reconnaissance ; la dénonciation de la simulation, la persistance à vouloir toujours recommencer, refaire, réapprendre encore…: ces réflexions sont chères à Jan Fabre. On les retrouve dans plusieurs de ses œuvres, chorégraphiées, théâtrales ou plastiques. Il est tentant de voir dans cet empereur de la perte le reflet des doutes et des espoirs de son auteur.
L’interprétation de Dirk Roofthooft est excellente. Le comédien est d’une énergie étonnante, qui dit bien la nécessité pressante et à la fois la difficulté d’exister. L’artiste se dévoile peu à peu, le magicien tombe le masque, jusqu’à se mettre à nu. Du clown en constat d’échec “Parfois ça marche, parfois ça ne marche pas ; le plus souvent, ça ne marche pas”, émerge la figure d’un homme blessé, entier, encombré par un coeur dont il ne sait que faire et qu’il dévore par bouchées douloureuses. Un chant désespéré, à la beauté cruelle.
L’empereur de la perte
texte, mise en scène, scénographie Jan Fabre
dramaturgie Miet Martens
assistante Coraline Lamaison
lumières Harry Cole, Jan Fabre
costumes Ingrid Vanhove
assistante au décor Mieke Windey
avec Dirk Roofthooft
Trilogie : l’empereur de la perte : du 27 au 29 janvier – Le Roi du plagiat : du 2 au 4 février – Le Serviteur de la beauté : du 9 au 11 février 2011
Théâtre de Chaillot
1 Place du Trocadéro –Paris
Réservations: 01 53 65 30 00
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