Le Théâtre de Gennevilliers nous propose encore une fois une aventure audacieuse. De gens qui inventent et qui cherchent. L’avenir, seulement est un acte théâtral rare, qui allie avec dextérité un fond puissant et une forme novatrice.

Mathieu Bertolet s’inspire de l’histoire, des mythes, pour écrire, et ses mises en scènes sont un prolongement de son écriture, s’attachant autant à questionner le monde qu’à chercher à l’exprimer d’une nouvelle manière. Sa pièce L’avenir, seulement s’inspire du combat de Rosa Luxembourg, grande figure marxiste du XXe siècle, de ses années d’isolement et de prison. Bertholet par son écriture s’invite dans l’esprit de la femme emprisonnée, qui voua sa vie à son combat, pour questionner sur un plateau immense la marche du monde tel qu’on le connait et ses failles qui auraient pu et pourront peut-être permettre à un nouveau système de se mettre en place.

Quand le spectacle est vivant
Ce spectacle est au moins trois choses : un rappel historique vivifiant, un propos éminemment politique et une preuve que le théâtre est un art de la recherche. Rosa Luxembourg, en voilà une figure qui mérite qu’on s’y attarde, un destin qu’auraient pu écrire Hugo ou Brecht. Ce destin, ces pensées et dialogues imaginés, Bertholet n’en fait pas un spectacle linéaire, explicatif, mais bien au contraire un incroyable fouillis, et ce n’est pas péjoratif. Fouillis parce que les acteurs (et ils sont nombreux), prennent en charge tout, dans un sens puis dans l’autre, et surtout dans un ordre qui est propre à chaque soir (on y reviendra), on entend la voix de Rosa, celle de soldats, celle de ses contradicteurs, mêlées, parfois indistinctes, parfois claires, on y prend ce qu’on peu. Comme on se tiendrait face à une époque confuse, sur la brèche, trop pleine d’informations. Comme on devrait se tenir devant l’Histoire peut-être, en lui reconnaissant sa non-simplicité, en admettant que de l’Histoire on ne peut pas tirer un scénario simple.

L’Histoire, ce n’est jamais que ça, des milliers de voix qui nous parviennent, parfois difficilement. En traitant de Rosa Luxembourg, il aurait été difficilement compréhensible de passer à côté du propos politique. Il est, là, pris à bras le corps. Un spectacle marxiste ? Peut-être pas. En tout cas un spectacle qui met en scène et en marche la pensée marxiste face au capitalisme, oui. Et la forme. Elle est importante, parce que c’est la forme qui cimente le propos. Elle est brillante. Le plateau est immense, et Bertholet ne résiste pas à nous faire la surprise du dispositif après une première scène (comme on le comprend). Pour ne pas en dire trop, disons le principal : les acteurs, nombreux, marchent et bougent, sans que le mouvement ne s’arrête. Ce spectacle est un mouvement continu, qui s’essouffle, reprend de la vitesse. Si Bertholet a la prétention de mettre en espace le monde qui marche, il en a le droit, parce que c’est ce que ça donne. Le monde (capitaliste pour le coup), implacable, irrationnel et écrasant marche, se meut sans cesse, et les hommes sont pris dedans, leur corps insensé et comme incontrôlé s’épuise à se déplacer et à bouger sans cesse sur cette longue boucle, répétant les mêmes gestes, et on voit la pensée essayer de se départir de ces contraintes pour nous parvenir, percutante, claire, bientôt fatiguée mais toujours en lutte. Enfin, accompagnant tout le reste, la pensée du théâtre est présente, la recherche. Celle d’un théâtre lui-même en mouvement, en marche, qui se regarde s’exécuter, qui se défait pour se réinventer. Mathieu Bertholet a écrit 488 scènes et elles ne sont pas toutes dites, et pas chaque fois dans le même ordre. Chaque soir est un nouveau spectacle. On assiste à une sorte de grande improvisation très précise, où des comédiens sortent de l’air de jeu, reçoivent des indications du metteur en scène, se parlent à voix basse, s’intègre dans le jeu, réinventent, sans cesse leur chorégraphie, leur chorale. On peut, bien sûr ne pas être d’accord sur tout ce que ça dit, sur toutes les prises de paroles, et heureusement. Ce qu’on ne peut pas enlever à ce spectacle, c’est la beauté de sa recherche.

L’avenir, seulement
Texte et mise en scène : Mathieu Bertholet
Avec Frédéric Baron, Léonard Bertholet, Valentin de Carbonnières, Blandine Costaz, Baptiste Coustenoble, Thibaut Evrard, Roberto Garieri, Fred Jacot-Guillarmod, Nissa Kashani, Nora Steinig, Catherine Travelletti
Du 13 au 29 janvier 2011

Théâtre de Gennevilliers
41 avenue des Grésillons – F 92230 Gennevilliers

Réservations: 01 41 32 26 26
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