Il peut suffire d’un pas pour faire danser les frontières du réel. Un pas pour voguer à nouveau sur les flots des histoires d’enfance… Ce soir là, il aura simplement fallu descendre quelques marches, nous installer sur un fauteuil rouge de la salle, pour être transporté au « 33ième étage » d’un univers aux teintes fantasques.
L’histoire est pourtant simple : Béatrice cherche un homme capable de « l’émouvoir, l’intéresser et la séduire ». Pour ce faire, elle a placardé les murs de la ville d’une annonce dans laquelle est promise une récompense « substantielle ». Depuis, elle patiente, accueillant des hommes poussés par l’appât du gain et/ou l’excentricité de la jeune héritière. Ce jour là, l’homme déterminé qui entre chez elle s’appelle Jean…
Jean et Béatrice ou deux prénoms qui s’assemblent si facilement. Ils titrent cette pièce, faisant appel à notre mémoire d’enfant, nous laissant déjà imaginer une rencontre édulcorée. Pourtant, Jean et Béatrice inverse les habitudes, les schémas habituels et présupposés du conte.
La valse des mots
Dans la bouche de Béatrice, les mots se bousculent autant que ses idées s’accumulent. Elle pourrait porter un sac d’histoires à déverser. Dès qu’autrui entre chez elle, elle plonge dans une logorrhée que seule une crise narcoleptique peut épancher. Jean, en revanche, a les mots justes et surs. Parfois comme un couperet il en jette à la gorge de la jeune femme. La représentation avance et des histoires se déposent dans chaque coin de la pièce. Les comédiens les accueillent, les déposent, les oublient pour se retrouver à leur tour sous le joug de l’imaginaire, emprisonnés l’un en face de l’autre.
Faire théâtre de tout…
La pièce de Fréchette laisse penser à une poupée russe : il y a l’histoire principale qui renferme elle-même plusieurs fables. La mise en espace a su disposer des éléments comme ressorts de tous les possibles.
Les comédiens évoluent avec le nécessaire pour tisser puis tirer sur les fils d’un monde qu’ils fabriquent sans cesse. Ainsi chaque objet sera le théâtre d’une ou plusieurs histoires. Jean les utilisera comme support de ses épreuves afin d’empoigner la récompense promise. Béatrice les convoquera comme assistants de ses pérégrinations. Ils seront un terreau fertile à ses diverses identités.
Le spectacle avance et Béatrice nous confie à quel point son corps semble un désert au-dedans. Il lui faut boire pour ne pas faner de cette lande déserte.
Nous, nous voguons dans un monde où il suffit d’un claquement de doigt pour changer d’univers.
Nous naviguons dans leurs flots habiles et nos rires se transforment en acquiescements lorsqu’il s’agit de la difficulté de parler à l’autre. En sortant de la salle, on salue ce beau travail d’un collectif qui a su se mettre au service du texte sans oublier que l’important est de jouer « ici et maintenant ».
Jean et Béatrice
De Carole Fréchette
Les samedis 17h30 et dimanches 19h30
Jusqu’au 27 février.
Mise en scène : Jeanne Tanguy et Nicolas Gibert
Assistant mise en scène : Sophie Garmilla.
Scénographie : Nicolas Gibert.
Costumes : Jeanne Tanguy.
Décors : Julie Lebris, Élisa Renouil et Daisy Sanchez
Avec Daisy Sanchez et, en alternance, Pierre Rochefort et Arnaud Laurent
Théo Théâtre
20 rue Théodore Deck, 75015, Paris
Réservations : 01 45 54 00 16













Spectateurs voyeuristes de cette parade qui n’a finalement rien de nuptiale, on se sentirait presque les colocataires de ce huis-clos bicolore. Bicolore et pourtant, à la manière d’un tableau pointilliste, les scènes s’accumulent comme autant de touches polychromes qui rendent compte de la palette infinie que nécessite de “jouer l’amour”. Le texte à la fois drôle, touchant et hyper-réaliste est servi par le jeu de deux talentueux comédiens qui oeuvrent dans un univers exigu aux éléments savamment pensés pour en faire le sobre théâtre d’une féérie organisée. Sans doute le pendant méthodique du bordel qui doit régner dans le cerveau d’une Béatrice narcoleptique et bipolaire. Assister à cette pièce, c’est comme entrer dans sa propre intimité. Une histoire où il n’existe plus de bords ni de milieu. Comme un paysage qui se recroqueville à mesure que le temps s’allonge.