“Pornographie” est la dernière création de Laurent Gutmann, d’après le texte du londonien Simon Stephens. Londres, 7 juillet 2005 : 4 attentats-suicides, 56 morts. Pourquoi ces actes, menés par des hommes “aussi anglais que les fish and chips” ? À travers sept tableaux, la pièce propose une réflexion sur les différentes facettes de la transgression, ses racines et ses conséquences.
Sur scène, le plateau est scindé horizontalement par une vitre, derrière laquelle sept personnages passent le temps dans une reconstitution froide et réaliste d’un appartement lambda. Tricot, ordinateur portable, lecture, collation : l’espace suinte l’ennui et l’indifférence. L’inscription “Images de l’enfer” s’affiche au premier plan ; une voix-off résonne “Veillez à ne jamais dépasser la ligne jaune” : le spectacle commence. Il met en scène des instants de vie d’individus qui ne se croisent pas. Leur seul lien semble être les attentats de 2005 à Londres : ils en sont les victimes ou les investigateurs.
Transgressions subversives ?
Les personnages, de l’adolescent à la vieille dame, illustrent les différents âges de la vie. Au fil de la pièce, on découvre que tous expérimentent la transgression. Celle-ci est tantôt légale, morale, ou contractuelle. De l’espionnage industriel à l’agression sexuelle, de l’inceste à l’acte terroriste, toutes ces infractions sont montrées de manière identique, au travers d’un tableau correspondant à une scène monologuée ou dialoguée d’une quinzaine de minutes. Ce dénominateur commun est un parti pris intéressant pour donner à voir des expériences aussi diversement réprouvées. Le terroriste apparaît, comme les autres, comme un individu en proie au doute, à l’anxiété.
“J’écris sur le monde dans lequel nous vivons” revendique Simon Stephens. Sa vision est celle d’une société occidentale marquée par la violence et l’indifférence, par le paradoxe entre la difficulté à être ensemble, à agir en société, et l’impossibilité d’échapper au regard social. La scénographie illustre cette oppression de la transparence. Ainsi, chacun à leur tour, les acteurs franchissent la vitre, la “ligne jaune”, dans une matérialisation de l’accomplissement de l’acte interdit. Ce faisant, ils s’exposent au double regard des spectateurs et des autres protagonistes, restés dans l’appartement. Cette bi-frontalité scénique semble être l’incarnation d’une société dont la multiplicité est gommée par le caractère unique, entier et omniprésent de la pression qu’elle exerce sur les individus.
L’entreprise s’annonce captivante, le propos critique et pertinent. Mais progressivement, on perd pied devant cette succession sans transition d’histoires de vies qui nous sont contées : que veulent vraiment montrer Simon Stephens et Laurent Gutmann ? Du jeune lycéen en révolte à la jeune femme douce, ingénue et trompée, en passant par le professeur séduisant son ancienne étudiante, la qualité de l’interprétation des comédiens ne parvient pas à gommer le sentiment d’assister au portrait caricatural de la société londonienne actuelle. La simplification excessive se pare derrière des accents cyniques et provocateurs trop faciles. “Je l’aime pas. Le lycée. […]Le règlement ici est un règlement de fous. Ne marchez pas du côté gauche. Ne mâchez pas de chewing-gum,” dit le jeune adolescent rebelle en rupture familiale (mais son père bat sa mère, est-il si étonnant qu’il finisse par agresser sa jeune professeure…?).
“Des gens partout. Se dispersant sur les quais. En costumes, chics, élégants et pimpants. L’oeil las et le visage bouffi. Petit-déjeunant de barres de céréales, de Grany au miel ou d’un truc de chez Mac Do” C’est là le terroriste qui parle : veut-on nous dire que c’est la société de consommation, par ses excès, par sa déshumanisation supposée (illustrée par la métaphore des transports en communs ou tous se croisent sans se parler), qui produit l’ennemi interne, l’ennemi intime ? La thèse pourrait être intéressante, mais son développement manque de subtilité pour être réellement convaincant. Dans chaque portrait, la transgression est montrée comme un acte douloureux pour les individus, qu’ils subissent : pantins sans libre-arbitre, emportés par des forces qui les dépassent, c’est tantôt la colère, la rancœur, la concupiscence qui leur font enfreindre la loi et qui mettent à mal la société. Enfreindre les règles parce qu’on souffre… Un point de vue somme toute très conservateur pour un spectacle qui se pare des attraits de la subversion. Une “pornographie” fade et désabusée.
Pornographie
De Simon Stephens
Mise en scène de Laurent Gutmann
avec Arnaud Churin, Maryline Cuney, Reina Kakudate, Yvonne Leibrock, Pauline Lorillard, Serge Maggiani, Lucas Partensky, Jean-Benoit Souilh
Jusqu’au 18 décembre 2010
Du mercredi au samedi à 21h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h
La Colline – théâtre national
15, rue Malte Brun – 75980 Paris Cedex 20
Réservations : 01 44 62 52 52
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