Chantal Melior est « la chef d’orchestre » du Théâtre des Voyageur. Dans ce théâtre permanent situé au centre de la gare d’Asnières, elle a mis en scène de nombreux Shakespeare dont elle est une grande amoureuse comme en témoignent les deux dernières créations qui nous plongeaient dans le ventre de l’auteur british. Mais Chantal Melior est surtout une amoureuse des beaux textes, des textes nécessaires, qui donnent un sens à l’existence. C’est pourquoi la troupe du Voyageur s’est attaquée cette fois-ci à de grand auteurs comme Cervantès, Dostoïevski, Nietzsche ou encore Lucrèce. En partant d’un juste mélange des textes, la mise en scène inventive et pertinente des « Idiots et des Fous » nous transporte dans l’imaginaire de ces êtres à part, fascinants et craints à la fois, détestés et rarement acceptés. Des textes portés par des acteurs vifs et expressifs passant d’un rôle à un autre avec une grande agilité. Et si ces « mis au banc » de la société ne nous disaient pas finalement la vérité ? Ne sommes- nous pas quelque part nous aussi des idiots ou des fous ?
Comment avez-vous imaginé ce spectacle ? Comment s’est fait le choix des textes représentés sur scène et le choix de ce joli titre ?
“La première idée était de créer un spectacle qui aurait pu s’intituler J comme joie, en rassemblant des textes bienfaisants même s’ils ne sont pas a priori destinés au théâtre… Chacune des œuvres que nous avons choisies peut donner accès aux autres se car il y a justement une volonté de joie, une dimension tragique, une capacité de résistance. C’est cette force que nous avons recherchée, reconnue. « Nous croissons non pas à un seul endroit mais partout, non pas dans une direction, mais tout autant vers le haut, vers le dehors que vers le dedans, et vers le bas … » (Le gai savoir). Comme on ramasse une flèche pour la lancer plus loin, chaque histoire en nourrit une autre. Les mêmes questions deviennent essentielles : le refus de l’ambition, de la compétition et de la réussite sociale ; la conscience aigüe que la frontière entre l’illusion et « la réalité » est indéfinie voire factice ; l’insoumission à un monde équivoque avec, par-dessus tout cela, un souffle de liberté, de fantaisie et de bonté. Qui peut oser dire toutes ces choses intenses, drôles, corrosives ? Quelles formes peuvent prendre ces pensées ? Certains textes avaient déjà leurs personnages, d’autres l’attendaient. Nous avons pensé à ces esprits joueurs que sont les fous de Shakespeare pour accompagner L’Idiot de Dostoïevski, Don Quichotte, et enfin Ignatius, personnage central de La Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole. La dimension tragi-comique, la bouleversante proximité de ce dernier Falstaff en ont fait un trait d’union entre toutes ces œuvres, entre ces fous et idiots célèbres ou plus anonymes, d’autres types d’exclus, parmi nos contemporains qui n’ont pas encore été immortalisés par la littérature. Ce sont donc ces êtres « à part » – des « esprits libres » – qui ont eu le dernier mot pour guider nos choix et pour gagner un titre.”

Sur le plateau avec les acteurs, quel a été le chemin de travail emprunté ? Avez-vous rencontré des embûches ?
“Nous avons commencé par travailler sur les textes de philosophie les plus difficiles d’accès en alternant avec des intermèdes « détendant », des monologues de Fernand Raynaud ou des extraits du Don Quichotte. Puis la construction du texte s’est faite au fil des répétitions : j’apporte une scène ou un enchainement de scènes à essayer puis je retravaille selon les directions trouvées. J’ajoute ou je retranche des personnages. Ces textes de natures différentes demandent une grande mobilité et l’acteur est amené à expérimenter différentes postures, formes, rapports avec le texte et aussi avec le public. Parfois, la relation est assez directe comme avec l’Idiot de Dostoïevski qui vient parler pour « nous sauver ». Les spectateurs pourraient presque lui répondre. L’acteur n’est jamais un donneur de leçons, il parle « à notre place ». Il formule des choses que nous pensons et que nous aimerions formuler aussi clairement que lui. L’acteur, tout en étant très précis, ne doit pas figer son jeu. Il doit rendre particulier ce qui est habituel, familier et échapper ainsi aux clichés, c’est-à-dire aux images, idées, opinions qui se substituent sommairement à la vie et qui entretiennent la confusion. En ce sens, le fou est l’acteur par excellence, il se joue de lui-même et des spectateurs. Et on apprend de lui comment regarder – de biais… L’Idiot, lui, c’est l’authenticité des sentiments, une forme de beauté. Il se retrouve à l’écart ce qui lui donne « un pouvoir » : celui de voir au travers des êtres et des choses… Nous avons donc entrepris ce travail d’interprétation en recherchant des intensités particulières, des remises au présent (des « re-présentations »). L’intensité de ce qui est dit nécessite de la part de l’acteur de ne pas se contenter d’habituels effets de jeu qui pourraient alourdir le propos, mais de rechercher une légèreté qui rende les oreilles fines. Il faut à la fois être joueur et sérieux, rigoureux et fantaisiste. Autre embûche à éviter : l’accumulation des discours qui ne doivent plus paraître des discours en devenant des formes théâtrales, chorégraphiques…”
On sent bien dans le spectacle cette portée métaphysique, la défense de l’être considéré comme plus faible, hors norme. Est-ce une réelle volonté de votre part de l’exprimer à vos contemporains ? Et pourquoi ?
“ Que personne parce qu’il est jeune, ne tarde à philosopher, ni, parce qu’il est vieux, ne se lasse de philosopher, car personne n’entreprend ni trop tôt, ni trop tard de garantir la santé de l’âme. » (Epicure à Ménécée). Nous avons besoin de philosophie. Le théâtre peut être un lieu propice pour rencontrer les philosophes. Au départ, je voulais juste répéter cette pensée de Spinoza : « Evitons les passions tristes et vivons avec la joie pour être au maximum de notre puissance… Toute tristesse est l’effet d’un pouvoir sur moi… » Et puis, cette pensée nous a conduits à une critique de notre époque. Par quels tours et par quels détours, le spectacle a-t-il pris une tournure plus acerbe, plus critique ? C’est la beauté de tous ces personnages hors normes qui incite à devenir comme eux… Le thème de la vie au travail a pris une place grandissante et nous a permis de réaliser qu’à d’autres périodes, on ne considérait pas que l’homme était fait pour travailler. Même Don Quichotte, dont on retient les grands élans de générosité, de fantaisie et de joie, peut devenir subversif quand il se mêle des problèmes de notre époque, quand il est confronté à Nietzsche et à Toole. Tous ces personnages fantaisistes – parfois fragiles – ne nous proposent pas des consolations illusoires. Ils enseignent la distance, la malice comme la bonté, ils comprennent le tragique et la joie. C’est à cause de ces armes terribles que ce spectacle peut être ressenti parfois comme un pied de nez ou pire encore comme un adieu – à la société -. A la sortie du théâtre, une spectatrice exprimait « l’envie de rejoindre cette corporation d’idiots et de fous pour échapper à toutes les pressions que nous subissons. ”
Des Idiots et des Fous
D’après Cervantès, Dostoïevski, Nietzsche, J.K Toole, Erasme, Lucrèce
Par le Théâtre du Voyageur
Mise en scène : Chantal Melior
Avec : Joanne Allan, Sandrine Baurnajs, Véronique Blasek, Ariane Lacquement, Carol Lipkind, François Louis, Mathieu Mottet, Siva Nagapattinam Kasi, Nina-Paloma Polly et Tom Sandrin
Jusqu’au 18 décembre du mercredi au samedi à 20h30 et le dimanche à 17h
Théâtre du Voyageur
au centre de la Gare SNCF d’Asnières / quai B
1, place de la Station 92600 Asnières –sur- Seine
à 5 mn en train de la gare St-Lazare
Réservations : 01 45 35 78 37
site web












Pas de commentaire pour l'instant