« N’y a-t-il pas à rougir de son impuissante imagination de public blasé qui exige des théâtres une perfection physique et mécanique, et ne conçoit pas que les pièces de Shakespeare puissent rester belles avec un appareil d’une simplicité barbare ? » C’est de Charles Baudelaire, c’est d’une grande actualité, c’est dans le feuillet qu’on vous donne avec votre billet pour Baal et ça annonce très bien la couleur.

C’est en 1918 que Bertold Brecht écrit Baal. Un peu moins d’un siècle plus tard, François Orsoni le monte au Théâtre de la Bastille, et c’est l’occasion de voir que Brecht n’a pas pris une ride, ou plutôt si, il a pris des rides mais elles sont belles, et en tout cas, son texte, monté avec un réel point de vue sur ce que c’est de travailler Brecht aujourd’hui, est toujours ébouriffant.

© Mathias Augustyniak M&M

Savoir d’où on vient pour trouver où on va
« A l’intention des comédiens qui s’emballent pour les extrêmes lorsqu’ils ne s’en sortent pas avec la médiocrité : Baal n’est une nature ni particulièrement comique, ni particulièrement tragique. Il a le sérieux de toutes les bêtes. […] La pièce n’est ni l’histoire d’un épisode ni de plusieurs, mais celle d’une vie. » Cette fois-ci, c’est de Brecht lui-même, et je m’arrête là avec les citations du programme. Mais elle a réellement son importance, car en voyant la pièce, on se dit qu’ils (François Orsoni et ses comédiens), ont tout à fait su s’appuyer sur ce que l’auteur allemand entendait dire par son théâtre pour s’atteler à cet étrange objet qu’est Baal. Ils ont eu l’intelligence de ne pas ignorer d’où vient cette pièce. Et revenir à Brecht et à son enseignement, c’est revenir aux origines de la réflexion théâtrale contemporaine, tout bêtement. C’est ce gars-là qui a trouvé que le quatrième mur, il y en avait assez, que le théâtre ne devait pas être que divertissant, surtout pas, mais être propice à la réflexion.

Que le spectateur savait bien que ce qu’il voyait n’était pas réel, qu’on ne l’y prendrait pas, et que pour ça il ne devait jamais être tout à fait confortable, pas malmené, entendons-nous bien, mais pas confortable. Un théâtre qui percute, qui ne vous lâche pas après la fin, une réflexion qui perdure. A vol d’oiseau, le théâtre de Brecht, c’est ça. On peut dire de Baal que c’est une pièce qui n’est pas très digeste, et on n’aurait pas tout à fait tort. Puisqu’elle est longue, touffue, violente. Une bourrasque qui n’en finit pas. Qui dure deux heures, pour l’occasion. Mais elle a les défauts de ses qualités en fin de compte, puisque c’est grâce à sa longueur et sa densité que le personnage de Baal, cet ogre de jouissance qui ne sembla jamais s’épuiser, apparaît dans toute sa puissance. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que c’est un vrai exercice théâtral de la monter, parce que sans investissement sans borne dans le jeu et surtout réelle réflexion de mise en scène, ce n’est pas buvable.

Et c’est à ce moment là qu’on en vient au Baal qui se joue à Bastille. Parce que ce qu’il y a surtout à en dire, c’est que c’est buvable, très buvable même, pour ces raisons-là, qu’il y a un investissement sans borne de tous les comédiens et une réelle réflexion de mise en scène. Ca fait du bien, parce que bien sûr, on peut se dire, selon ses goûts personnels, qu’on n’aurait pas fait ça comme ça (moi, par exemple les costumes m’ont un peu ennuyé), mais ce ne sont que de menus détails, et ce qui ressort en fin de compte, c’est que ça a le mérite d’avoir été fait, sans grandiloquence (c’était le gros risque, monter Brecht, c’est tendance, et avec une actrice qui s’est fait remarquer dans des films d’auteur – Clothilde Hesme – dans le rôle titre…), mais au contraire avec une incroyable jouissance. Pour ce qui est du rôle de Baal, le metteur en scène précise bien qu’il n’a pas demandé à Clothilde Hesme de s’y coller parce qu’elle est une femme, ce n’est pas de l’anticonformisme, mais bien parce qu’il lui trouvait la puissance et le vertige nécessaires (et il est loin d’avoir tort). Après, que ce soit une femme qui joue Baal, bien sûr, ça compte. Ca donne une distance incroyable, une distanciation entre l’actrice et le rôle (c’est Brecht qui aurait été content !) qui font qu’en tant que spectateur on n’est pas tranquille, parce qu’on ne peut pas se dire « de toutes façons c’est un gros suintant qui parle, on n’a qu’à ne pas écouter, on le fait bien avec les sdf ! » mais on est comme pris au piège, et on les écoute, les mots de Baal, la poésie de Baal, le chant de Baal, et on se surprend à les trouver très beaux et presque à l’envier, celui qui d’un coup fait penser à Rimbaud et a le courage ou la folie de se jeter à corps perdu dans la grande bouffe de la vie.

Toujours dans la continuité de la pensée du dramaturge, les comédiens jouent (avec dextérité) plusieurs rôles, et même s’il arrive qu’on se perde dans qui est qui, ça a le mérite encore une fois de la distance et de nous faire entendre le propos. Il y a de l’humour aussi, cela va sans dire, de l’humour parce que ce n’est tout de même qu’un spectacle, et qu’on ne va pas révolutionner l’ordre du monde ce soir, donc on peut bien rigoler. C’est très bien. Et des chansons, parce que c’est brechtien aussi. En somme, voilà, c’est Baal de Brecht, ça se réfère à l’enseignement de Brecht, mais ce n’est pas une pièce musée, c’est monté aujourd’hui, ça parle aujourd’hui, c’est jouissif de tous les côtés, même dans les longueurs, parce que ça s’assume de bout en bout.
Allez, une dernière pour la route : « Le théâtre peut beaucoup là où du moins il y a suffisamment de vie. » (B. Brecht)

Baal
Texte de Bertold Brecht, traduction de Bernard Lortholary
Mise en scène de François Orsoni
Avec : Mathieu Genet, Alban Guyon, Clothilde Hesme, Tomas Heuer, Thomas Landbo, Estelle Meyer, et Jeanne Tremsal.

Du 30 novembre au 22 décembre à 21h, les dimanches à 17h
Relâche les jeudis 2, 9 et 6 décembre

Au Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette, 75011 Paris
01 43 57 42 14
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