Nouara Naghouche se définit elle-même comme une pure « AA » c’est-à-dire une Alsacienne Algérienne. Dans ces deux termes, il y a là toute l’essence du nouveau one woman show de Nouara : le rapport d’une algérienne avec la région où elle vit, où elle a grandi. Soutenue aujourd’hui par le Théâtre du Peuple, à Bussang, Nouara a dû d’abord apprendre à faire ses preuves. En travaillant dans le social, elle fut confrontée aux violences quotidiennes, à la misère des quartiers pauvres de Colmar, au racisme ambiant d’une des rares régions encore bien ancrée à droite. Du coup, elle a su se forger une force de caractère, une personnalité qui l’a emmenée jusque sur les planches du théâtre. Mais le spectacle de Nouara va bien au-delà de ce simple rapport. Elle parle aussi au nom des femmes, humbles et soumises, d’une génération « sacrifiée », de ces déracinés du Maghreb et tout cela avec humour bien sûr, un humour qui fait rire jaune parfois, fait prendre conscience, peut faire grincer des dents mais un humour salutaire.

Crédit photo Brigitte Enguerand

Quand on soulève le voile…
Nouara Naghouche annonce d’emblée la couleur. Sur l’affiche du spectacle, on aperçoit une femme en voile intégrale portant son « fardeau » sur le dos, tout un symbole qui va être démonté.
C’est avec une gouaille impressionnante, un sens inné de l’abattage verbal et un art maitrisé de la caricature que Nouara va nous asséner sa vérité. D’abord en campant et en nous présentant des personnages bien marqués et marquants : Zoubida la femme soumise qui attend son mari tous les soirs en écoutant radio Nostalgie ; Marie-France, présidente de l’association « Entre elles » qui « adooore » les arabes (mais surtout les femmes arabes !) ; Marguerite l’alsacienne au fort accent un tantinet raciste et bien sûr Nouara elle-même servant de lien entres tous ces personnages et nous contant les anecdotes de sa propre existence.

Et il y a aussi ce p’tit gars de cité avec une capuche lui couvrant la moitié du visage et à la diction très lente, apparaissant n’importe quand et ne trouvant jamais la sortie, totalement absurde ! Tous sont croqués avec justesse et drôlerie. Nouara imite l’accent alsacien et le parler des femmes arabes à la perfection. Ensuite, il faut dire qu’elle jongle habilement entre le rire et la gravité. Car on rit, certes, on rit même à gorge déployée par moment, à s’en tenir les côtes, mais soudainement le personnage se fige et son sourire s’estompe… Si Zoubida est hilarante dans sa « danse du ménage », elle nous émeut lorsqu‘elle parle de son mari qui la bat, cherchant l’émancipation à tout prix. Quand Nouara raconte sa jeunesse, comme lorsqu’une copine « française » vole du maquillage dans un magasin et qu’on la menotte elle, l’Arabe, on rit jaune c’est sûr. Idem lorsqu’elle évoque son père qui ne viendra pas au spectacle ou la police débarquant dans la famille ou encore les voisins alsaciens crachant sur ceux qui touchent le R.M.I (Revenu d’Insertion Islamiste). C’est si cru parfois, si violent et si emprunt de vérité que le spectateur reste recroquevillé dans son fauteuil. La porte de sortie n’est jamais loin : Zoubida craque et va s’éclater en boîte avec Marie-France, Nouara s’amuse avec le public allant jusqu’à se promener dans la salle un peu pour oublier. Mais en sortant du spectacle, heureusement, on n’oublie pas. On n’oublie pas qu’il y a encore du travail pour vivre tous ensemble, pour se comprendre entre races et sexes différents, pour ne plus jamais être les « sacrifiés ». Et surtout, on n’oublie pas, qu’il vaut mieux en rire qu’en pleurer.

Sacrifices
De et par Nouara Naghouche
Co-écrit et mis en scène par Pierre Guillois
Jusqu’au 28 novembre
Du jeudi au dimanche à 18h30
et en tournée dans toute la France

Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt Paris 8ème
Réservations : 01 44 95 98 21
site web
Dates de tournée sur www.sacrifices.fr