Les tg STAN sont de retour au Théâtre de la Bastille, où ils avaient brillé la saison dernière avec Le chemin solitaire de Schnitzler. Cette fois-ci, dans leur esprit de rencontres, c’est avec des danseuses qu’ils travaillent, autour d’un thème on ne peut plus d’actualité : la guerre et surtout, « l’amnésie du tangible » qu’elle entraine. La curiosité est éveillée. Le problème, quand on attend beaucoup d’un spectacle, c’est que la désillusion est violente.
Ces fois où on se dit : « ça s’est joué à peu de chose »
« Comment, sur scène, aborder les conflits moyen-orientaux sans sombrer dans le paternalisme ou le néo-orientalisme ? » C’est une des questions de départ du projet. Frank Vercruyssen (tg STAN) se la posait depuis 2008. Puis il a rencontré les danseuses Liz Kinoshita et Federica Porello, puis Tale Dolven, et a décidé de travailler avec elles. Point de départ. Ensuite, ils ont choisi des fragments de poèmes du palestinien Mahmoud Darwich et de la libanaise Etel Adnan, de récits du britannique John Berger et du palestinien Mourid Barghouti. Voilà pour le texte. Puis les comédiens, rencontrés en Syrie, Rojina Rahmoon et Eid Aziz. Enfin, les artistes palestiniens Ruanne Abou-Rahme et Yazan Al Khalili, à qui on doit la magnifique projection. Tout ça est très alléchant. La structure du spectacle est simple. Les acteurs/danseurs/régisseur-son sont présent sur le plateau dès l’entrée des spectateurs jusqu’à la fin. Un univers sonore très beau englobe tout le spectacle, les danseuses dansent, les comédiens parlent et une projection d’images les accompagne.
La structure narrative aussi est simple, il s’agit pour beaucoup d’extraits de A à X, échange épistolaire imaginé par John Berger entre une femme et son amant qu’on devine détenu en prison. L’amant ne répond jamais, mais associe librement au dos de ces lettres. La structure est la même sur le spectacle, ses lettres, la comédienne les dit en français, elles racontent sa vie de tous les jours, ses bravoures, ses manques, ses douleurs, et les non-réponses, le comédien les prend en charge en arabe. Les textes sont magnifiquement écrits. Tout devrait être là pour que le spectacle soit beau et percutant. Et pourtant non, car il est à craindre que pour une fois les tg STAN ont oublié quelqu’un : le spectateur. Cette forme, elle fait penser à une œuvre presque performative, où on aurait demandé à des comédiens de dire des textes sur lesquels des danseuses danseraient, etc.
Et sous cette forme là ç’aurait sûrement été percutant, si on avait eu la liberté de circuler, d’y revenir. Or, dans un théâtre, c’est difficile de circuler et d’y revenir. Ce qui fait qu’ici, on décroche vite, parce qu’on ne se sent pas pris en considération. La comédienne parle quotidien, bonne idée, mais pas à nous. Rien ne nous est adressé, et pourtant le jeu est frontal. De plus, malgré les danseuses, il n’y a pas de corps. Il y a des mouvements, des chorégraphies dont on se rend bien compte qu’elles signifient quelque chose, mais elles nous paraissent tellement abstraites. En fait, plus que du corps, ce qui manque, c’est de l’organique, du souffle. On n’aurait pas cru devoir leur reprocher ça un jour.
Et sans organique, sans souffle, sans respiration sur laquelle caler la notre, on se sent mis à l’écart de ça, et on se met à réfléchir à pourquoi cette sensation. Est-ce que c’est fait exprès ? Est-ce que c’est une façon de représenter cette « amnésie du tangible » qui accompagne la destruction d’une maison ? Est-ce que c’est pour nous mettre dans notre position inconfortable d’Occidents face à ces histoires de guerres en Orient dont on ne comprend pas grand-chose ? Face à notre incapacité à nous projeter dans leur douleur ? Pas de réponse. Alors, ce spectacle nous apparait comme une tentative un peu ratée, dont la forme n’est pas adéquate, et on se dit, pourvu qu’ils lui trouvent une forme qui lui soit propre, à cette énigme, pour qu’on la comprenne, puisque de derrière le mur où on l’a vue, on se rendait bien compte qu’elle pouvait être magnifique.
Le tangible
tg STAN
Un spectacle de et avec : Eid Aziz, Tale Dolven,
Liz Kinoshita, Federica Porello, Rojina Rahmoon et Frank Vercruyssen
spectacle en arabe et en anglais, surtitré en français.
Du 2 au 13 novembre 2010 à 21 h, relâche le dimanche
Au Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette – 75011 Paris
Réservations : 01 43 57 42 14
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