Le titre est sûrement l’un des plus beaux de l’année. Le truc, avec un titre comme celui-ci, qu’on dit sans reprendre son souffle juste pour le plaisir de l’entendre, c’est de faire un spectacle à la hauteur. A la hauteur de quoi, on ne sait pas trop, mais on aura du mal à digérer la déception. Ils s’en sortent bien.
Après Sous la falaise, la compagnie Franchement, tu réinvestit le théâtre de La Loge avec Et le respect s’étendra devant nous comme un tapis de velours sur lequel nous marcherons pieds nus sans nous blesser. Ce spectacle, dont le fil tendu est un montage de textes et correspondances de Grisélidis Réal, célèbre prostituée et artiste décédée en 2005, figure de proue de la révolution des prostituées des années 1970, nous emmène sans violence et pour autant sans beaucoup de ménagement dans les fulgurances de son écriture et de son regard.
« La prostitution ce n’est pas de la littérature. » Et pourtant…
Il y a d’abord l’espace, puisqu’il préexiste à notre entrée. Endroit qu’on sait clos, praticables en fond de scène, déstructurés, et comme un podium devant. Un homme à tête de tigre qui lit. Projection de textes. Ça parle de lutte et de mort et englobe le corps du lecteur, comme pour un préambule. Puis la seconde actrice entre, on est au complet, la parole reste littéraire mais donne du ‘je’, l’adresse est claire, c’est parti. C’est une très belle idée que de porter ainsi sur un plateau, notamment dans cette proximité là (j’y reviendrai), ces textes de Grisélidis Réal à l’écriture si brutale, et bienveillante, et percutante, surtout, comme une volée de flèches. Une grande partie du texte est extraite de ses correspondances avec Jean-Luc Hennig, et est adressée pour beaucoup au public, presque comme on parle, comme elle lui écrivait, presque comme si elle lui parlait. Presque, et c’est là que tout se joue, car dans la manière qu’ils ont de dire ces mots, on entend l’écrit, et, entendant l’écrit, on dépasse le témoignage d’une prostituée pour atteindre à l’universel de sa parole.
C’est intelligent. Et, parfois, au micro, les acteurs nous détaillent la liste des hommes et de leur particularités, de leur menu sexuel, on n’attrape pas tout, on y entendrait presque le bruit du métro. Son quotidien à elle est là. Et, enfin, percent comme des fulgurances des endroits de poésie, écritures de combats, d’indignation face à la morale, de mort qui s’approche, de dernier amour. On dépasse le montage, on atteint presqu’une essence. La proximité, donc, j’y reviens, est très bien pensée. Elle est une grille de lecture de Grisélidis Réal qu’il aurait été dommage de mettre de côté. En effet, on est proche, très proche des acteurs, inclus dans la scénographie. Pas protégés, on n’a pas le droit de regarder ça de loin, pas l’espace de ne pas être concernés. La question de la prostitution se posait aussi pour elle en cet endroit, celui de l’aveuglement, du ‘ce que je refuse de voir n’existe pas’.
Pour autant, et on en est reconnaissant, on n’est jamais pris au piège ou violenté. On est inclus, parce qu’on est proche, parce que l’adresse est claire, parce que la musique (majoritairement très belle) et la vidéo (percutante) nous transportent sans effort dans cette bulle. Bulle d’observation d’un certain aspect du monde en quelques sortes. Bulle d’émotions tenues aussi, de sourire pourfendeur de pathétique. On ne nous prend pas pour des idiots, on ne nous accuse pas, mais on nous donne à entendre ce qu’une femme a eu à nous dire d’important sur notre monde. C’est bien. Et même si quelques aspects sont trop soulignés, si le propos serait sûrement plus précis en écartant ce qui n’est que de l’effet, ça reste bien.
Et le respect s’étendra devant nous comme un tapis de velours sur lequel nous marcherons pieds nus sans nous blesser.
Textes de Grisélidis Réal
Mise en scène : Nicolas Kerszenbaum
Avec : Magali Montoya et Raphaël Maton
Création Musicale : Erwann Guennec
Jusqu’au 11 novembre
les mardis, mercredis et jeudis – 21h
Théâtre de La Loge
77 rue de Charonne – 75011 Paris
01 40 09 70 40
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