C’est un très beau spectacle que nous donne à voir le metteur en scène Argentin. Plongée hypnotique au fil d’un très beau texte, accompagné d’images puissantes et incongrues. Un travail simple et réjouissant.
Rodrigo Garcia est un metteur en scène qu’on ne présente presque plus. Habitué du Théâtre du Rond Point, c’est cette fois au Théâtre de Gennevilliers qu’il s’installe, dans le cadre du Festival D’Automne à Paris. C’est comme ça et me faites pas chier, c’est le monologue d’un aveugle qui nous raconte son rapport aux livres, aux fresques, aux relations humaines, sa douce et puissante idée du monde.
« La douceur, c’est mieux. »
Son dernier spectacle, Versus, avait suscité beaucoup de déceptions. On l’avait accusé, à raison, de faire ce qu’il savait faire, à savoir créer des images et insulter, sans rien dire cette fois de pertinent, juste dans l’effet. La marque de fabrique de Garcia reste sa percutante verve, anticapitaliste, acerbe, la provocation qui irrigue ses pièces, son envie insatiable de bousculer « les morts » qui vont au théâtre. Jusqu’à épuisement s’était-on dit. Or, ici, avec ce spectacle au titre prometteur, dans lequel on retrouve la violence pleine d’humour d’autres de ces titres (Et balancez mes cendres sur Mickey, J’ai acheté une pelle chez Ikea pour creuser ma tombe…), on le retrouve. Il explore à nouveau ce qu’il semblait avoir perdu dans Versus : la dimension temporelle de son théâtre. Il met même de côté la virulence de son propos habituel, ou plutôt l’a déplacée : le temps qu’on comprime et qu’on essore pour l’user jusqu’à l’os dans ce monde de trop de communication et de vitesses, « c’est beau de le récupérer au théâtre. » Et en effet, ce spectacle prend son temps, s’étire.
Ici, tout est bien, rien en trop (pour une fois). D’abord, la disposition : les spectateurs peuvent se placer comme d’habitude, ou sur les côté du plateau. Ce n’est pas une première, mais c’est efficace. Les acteurs, au nombre de trois, sont déjà là, parmi des dizaines de cymbales, des livres et pleins de machins. C’est annoncé : aujourd’hui, pas de magie, tout se fera d’ici, on ne vous cache rien. En vous remerciant. Ensuite, le texte, qui est très juste, et, c’est ce qu’on en garde surtout et on se répète, d’une douceur incroyable. On ne nous agresse pas aujourd’hui, on nous invite. L’acteur qui porte le texte est, comme par hasard lui-même aveugle. Pourtant ça ne tourne pas à la victimisation, ni à l’artifice. Son corps et ses déplacements d’aveugle donnent un écho surprenant au texte et surtout aux images que Garcia crée. Comme si c’était autour de sa cécité que tout le dispositif avait été pensé. On a le droit de tout voir, et finalement, on se prend à ne pas tout regarder et à fermer les yeux. On se laisse porter par ses mots, il y en a beaucoup, on n’entend pas tout, on ne peut pas être attentif à tout, et ce n’est pas l’important. L’important c’est que sans qu’on s’en rende compte tout nous imprègne. Les deux autres, sont simples, discrets, beaux. Le son est, comme Garcia l’aime fort, voix au micro, effets, batterie, cymbales. Et donne au silence qui suit une puissance insoupçonnée. Les images, enfin, puisque c’est là qu’il excelle, sont très justes. Plus poétiques que dans Versus, elles accompagnent et ouvrent le propos, et, pour beaucoup, sont créées sous nos yeux et filmées depuis le plateau. Et la plus belle, il la garde pour la fin. C’est un spectacle très mature, comme si l’impétuosité qui a longtemps été sa façon de faire du théâtre, sans avoir disparu, s’était mue en une sourde tension qui lui permettrait de prendre son temps dans sa colère.
C’est comme ça et me faites pas chier
Texte et mise en scène : Rodrigo Garcia
Traduction : Christilla Vasserot
Avec : Melchior Derouet, Núria Lloansi Rotlan, Daniel Romero Calderón
Les 05, 06, 10, 12 et 13 novembre à 20h30
Le 09 novembre à 19h30
Les 07 et 14 novembre à 15h
Au Théâtre de Gennevilliers
41 avenue des Grésillons – 92230 Gennevilliers
Réservations: 01 41 32 26 26
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Ce dernier opus de Rodrigo Garcia parait en effet bien apaisé au regard de ces dernières oeuvres sulfureuses. Mais c’est bien du Rodrigo Garcia, dans sa façon d’installer des scènes, pour ne pas dire des actions, qui relèvent bien souvent de la performance, créant un décalage, comme toujours, entre le texte et le visuel. Une dimension poétique supplémentaire se glisse ici, comme avec la très belle dernière scène.