La relation entre Gwenaël Morin, sa troupe et le Théâtre de la Bastille a débuté avec Les Justes de Camus. Vinrent ensuite Woyzeck de Büchner et Tartuffe de Molière. Ce mois de novembre, la salle du haut du théâtre résonne d’alexandrins. C’est à Bérénice qu’ils s’attaquent, et ils montrent avec la puissance de leur plaisir à jouer et de leur inventivité que parler d’aujourd’hui ne doit pas vouloir dire ignorer ce qui parlait avant-hier, et qu’au contraire Bérénice, aujourd’hui, ça parle encore. Et, surtout, c’est brûlant.
Et que tout l’univers reconnaisse sans peine / Les pleurs d’un empereur et les pleurs d’une reine
Comme une marque de fabrique, comme une signature d’artisan, on retrouve ce qu’on avait trouvé sur Tartuffe d’après Tartuffe de Molière. Le plateau est simple bien qu’encombré, un grand tissu est tendu au beau milieu du plateau, qui affirme ‘le monde a changé’, et nous indique par des flèches l’endroit où se trouvent les personnages. Comme dans un cours de mise en scène, où on schématise l’idée. Comme une économie de ça. Et, encore, des feuilles jointes entre elles au scotch, un peu crade, représentant un mur qu’on devine oriental à jardin, et une assemblée politique à cour. Et, aussi, un synthétiseur et une cymbale. Et, surtout, en avant scène, une estrade pas très haute et toute en longueur, comme une planche du condamné. Voilà, le décor est planté, on peut y aller. Comme on est des intellectuels et qu’on se dit qu’on ne peut plus nous surprendre avec du Racine, on se dit « oui, très bien, ils nous font le coup de l’artisanal, ça fonctionne avec Molière, mais, là, c’est Racine, quand même… »
Et on est bête de se dire ça. Parce qu’en effet, ils travaillent sur l’artisanal, parce qu’ils travaillent sur le vivant. Et le vivant, c’est comme dans une contrebasse, ce n’est pas la beauté de l’instrument ou du costume du soliste, le vivant, c’est la vibration de la corde et la précision du doigté. La corde pour le texte au bon endroit, le doigté pour les comédiens eux-aussi au bon endroit. L’idée est simple, ne faisons pas dans l’artifice, le texte se suffit si on sait le porter. Et ils savent. Barbara Jung est une Bérénice époustouflante, une reine, vraie de vraie, trahie mais digne, et forte, plus forte qu’eux, ces hommes qui se taisent ou se résignent. Grégoire Monsaingeon, Titus, fend le cœur à ne pas savoir choisir, pire, à se penser obligé de choisir. Julian Eggerickx est un Antiochus presque romantique, résolu à être l’amoureux fatalement frustré, se drapant de son malheur, irritant pour finir touchant. Et Ulysse Pujo, enfin, prend en charge les autres rôles, ceux qui ont encore les pieds sur terre, percutant et drôle. Scéniquement, encore, la simplicité est de mise. Cette tripartition des trois principaux et surtout cette estrade qu’ils parcourent, qui les séparent, qui pourrait être un pont mais ne fait que les éloigner, sont des symboles parfaits.
Les déplacements, les gestes, ou vifs et impressionnants ou désuets, font presque d’eux des pantins, les rendent tragiques et ridicules, et les monologues qu’ils nous adressent parfois les mettent terriblement à hauteur d’homme. Enfin, l’humour, car il est présent, qui les fait enlever une scène pour chanter, qui fait que tous les « hélas ! » du texte sont marqués d’un coup de cymbale, d’abord nous fait nous dire « oh, non, c’est de la tragédie, on veut pleurer, pas rire ! » et au fur et à mesure nous montre avec une espèce de lucidité effrayante à quel point le tragique n’est pas dans la fatalité qu’ils croient tomber sur eux, mais dans les obligations dont ils s’entravent eux-mêmes. L’humour qui nous dit qu’ils sont les auteurs de leur malheur. Alors, à la finale, même si on peut leur reprocher de ne pas prononcer toutes les syllabes des alexandrins, on entend Bérénice comme rarement, et on se surprend à être bouleversé par une histoire qu’on connait déjà.
Bérénice d’après Bérénice de Racine
Mise en scène : Gwenaël Morin
Avec : Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon, Ulysse Pujo
Du 2 au 21 novembre 2010 à 19 h 30, dimanche à 15 h 30,
Relâche les 7, 11 et 15 novembre
Au Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette – 75011 Paris
Réservations : 01 43 57 42 14
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