A la frontière entre l’ennui et la danse de l’ennui, les corps de ces comédiens japonais nous invitent dans un étrange et hypnotique temps de rien, où viennent flotter à la surface tous les doutes et les angoisses, ‘les désarrois et les leurres’ d’une génération qui se sent arriver à un point de rupture.

L’une des têtes de file du théâtre contemporain japonais, Toshiki Okada, revient cette année sur la scène du Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’Automne. We Are the Undamaged Others, son spectacle le plus ‘abstrait’ selon ses termes, nous emmène dans un lancinant et hypnotique questionnement sur le bonheur, oscillant entre le théâtre et la chorégraphie, ou mieux, puisant son pouvoir de fascination dans le théâtre et la chorégraphie.

Faire la planche sur une eau endormie
Le point de départ de cet étrange objet est la défaite aux élections d’août 2009 du parti qui a très longtemps été le plus grand parti politique japonais. Le changement en fait un évènement marquant de l’histoire du pays et a été le révélateur d’une crise existentielle et sourde. Toshiki Okada a donc eu envie d’ancrer l’histoire les quelques jours précédant l’élection, et dresse, sans jamais être frontal, le tableau envoûtant d’une génération qui flotte dans l’incertitude. L’incertitude et l’inconfort, plus que les mots, ce sont les corps qui nous les transmettent.

Des gestes toujours à la frontière du chorégraphié, une danse minimaliste de gens qui ne sont pas à leur place, qui n’ont d’ailleurs pas de place. La parole, elle, du fait même qu’elle est une parole, raconte autre chose. Elle raconte des gens qui se narrent, qui se disent, qui se « fictionalisent ». Deux personnages principaux, pas toujours interprétés par les mêmes acteurs, autour desquels en gravitent d’autres, réels ou fantasmés, qui prennent la parole en leur nom, ou la prennent d’autre part, qui parfois ne font qu’expliquer au public le déroulement très prosaïque des choses qui se font, ou se pensent, puis des voix qui s’élèvent, toujours simplement, et nous disent « Cet homme est un être heureux. Qu’est-ce qui fait qu’il est heureux ? » Et si le spectacle est abstrait, finalement, en dehors du fait que la mise en scène est loin d’être réaliste, c’est surtout grâce à la force de représentation qu’induit le langage, car ce qui est dit, on ne peut pas le détacher de ce qu’on voit, et l’association de ces paroles et de ces corps nous ouvre une dimension presque conceptuelle, qui pourrait être comme une représentation d’une vie particulière face à l’univers. Rien que ça. Il s’agit bien là d’un casse-tête à résumer et à expliquer.

Tout ici, tant grâce aux corps, au texte, au traitement de l’espace et des lumières, qu’à la matérialisation du temps, tout ici donc se joue dans l’extraordinaire acuité d’écoute vers laquelle le spectateur est conduit. Il s’agit, finalement, en tant que spectateur, d’une réelle expérience physique, c’est une histoire de temps, d’une sorte de douce léthargie, on se laisserait aller un peu plus qu’on se mettrait sans doute à bouger comme les acteurs. Comme un vide en nous se crée, et c’est de ce vide-là dont le spectacle parle, le vide assez fondamental d’une vie, une fois que les repères sociaux sont mis à l’écart, où la question qui taraude : je me dis que je suis heureux, mais comment vérifier que je le suis ?

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] We Are the Undamaged Others (site web)
Spectacle en japonais surtitré en français
Mise en scène : Toshika Okada
Avec : Taichi Yamagata, Shoko Matsumura, Mari Ando, Izumi Aoyagi, Riki Takeda, Yukiko Sasaki et Makoto Yazawa
Du 07 au 10 octobre
Jeudi 19h30 – vendredi/samedi 20h30 – dimanche 15h

Théâtre de Gennevilliers
41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers
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