Ce qu’il y a de bien avec ces gens-là c’est qu’ils ne se contentent pas de prendre un texte pour le jouer, en l’occurrence ils ne montent pas « un Molière » (comme c’est souvent le cas), mais c’est sur toute la problématique de la représentation du dit texte qu’ils réfléchissent. Et qu’on rigole quand même. Après Woyzeck (de Büchner), et avant Bérénice (de Racine), c’est Tartuffe de Molière que Gwenaël Morin et ses comédiens se font une joie de prendre à bras le corps et de faire résonner aujourd’hui au Théâtre de la Bastille.

Feu, Molière !
Parce que oui, ils y ont réfléchi. Ils nous montrent d’ailleurs avec brio que le théâtre se réfléchit aussi et autant dans le rire et la comédie, et nous prouvent encore à quel point ce texte de Molière peut, malgré l’usure de plusieurs siècles de représentations, offrir à penser sur le théâtre et sur le monde. Il est entendu que Tartuffe – dans la critique du bourgeois naïf et violemment pater famiglia, dans le sarcasme de la description de cette famille où tous, sauf les valets, sont ou faussement vertueux ou définitivement écervelés, dans la presque admiration qu’on a pour le misérable maître de rhétorique – il est entendu donc que Tartuffe à déjà été tant étudié et réfléchi qu’il serait difficile de dire du neuf avec. Ce postulat posé, Gwenaël Morin et son équipe ne se tracassent pas à essayer de faire dire au texte autre chose que ce qu’il dit.

Au contraire, ils le prennent au pied de la lettre, l’utilisent comme magnifique prétexte à une autre réflexion : comment diable peut-on faire pour retrouver aujourd’hui l’insolence que c’était de monter Tartuffe en 1664, sans être au musée ? Et ce qui est bien, c’est qu’ils nous montrent leur réponse, et qu’elle est juste. Tout d’abord, ils travaillent avec du matériel pauvre, des écriteaux, des morceaux de carton scotchés, une table, et nous rappelle que le théâtre trouve son essence aussi dans quatre bouts de trucs mis ensembles et qui font office de décors. Une plongée revigorante dans le théâtre de tréteaux, pas de jeux de lumières sophistiqués, pas de bande son, du théâtre de bric et de broc, mais du bric et du broc de maintenant, pas du vintage ni du nostalgique.

Ensuite, ils jouent de l’insolence et de la bonne blague sans retenue, tout est simple et prétexte à rire (et on rit beaucoup), et ce qu’il y a de tragique là-dedans n’en est que plus absorbant. Enfin, et c’est là que tient tout l’intérêt du travail, malgré tout, la mise en scène est très contemporaine, par les points qui viennent d’être cités d’ailleurs, et d’autres : comme chez les TG STAN, un homme peut jouer une femme, les acteurs peuvent cumuler des rôles, on parle au public, tout le lieu est investi, les conventions classiques sont gentiment mises au ban, tout de la représentation est avoué… Le théâtre n’est pas dans le mensonge d’une représentation, mais dans le vivant de son partage. Tout ça pour dire que, finalement, ce que la compagnie Gwenaël Morin nous montre ici, c’est les similitudes très fortes qui unissent le théâtre contemporain et le théâtre d’alors, celui des parterres bruyants et du divertissement grivois. Alors, comme un éclair de génie, on se dit : mais oui, c’est ça la mise en scène contemporaine, le minimalisme, le refus du réalisme, bien sûr, ce n’est pas vers l’intellectualisme que ça doit tendre, au contraire, c’est le retour à l’essence du théâtre : le partage ! On l’aurait presque oublié…

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Tartuffe d’après Tartuffe de Molière (site web)
Adaptation et mise en scène de Gwenaël Morin
Avec : Renaud Béchet, Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon, Gwenaël Morin, Ulysse Pujo

Du 27 septembre au 31 octobre à 19h30
Les dimanches à 15h30
Relâche le lundi

Théâtre de la Bastille
Salle du haut
76, rue de la Roquette – 75011 Paris
Réservations: 01 43 57 42 14
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