Magistrale Danièle Lebrun qui incarne quatre rôles dans ce beau théâtre La Bruyère sur un texte tout en finesse d’Eric-Emmanuel Schmitt !
Il est des comédiens auxquels rien ne résiste. Le bottin, même pas mondain, entre les mains, ils vous électriseraient une salle, vous aimanteraient de leur présence, de leur voix, de leur passion scénique, de leur classe. Quand Danièle Lebrun apparaît sur la scène du La Bruyère, cheveux d’un blond germain, un immense buste de Beethoven derrière elle, ce sont deux génies qui semblent vouloir s’affronter. L’imposante et presque effrayante présence du père de l’hymne européen, figé, silencieux, d’un blanc marmoréen se fait-elle juge ou protectrice ? La réponse ne tardera pas à se révéler.
Kiki a la soixantaine. Elle a perdu des êtres chers. Un peu comme tout le monde, au fond. En tombant un jour sur un masque de Beethoven, elle va retrouver goût à la vie et faire partager sa passion naissante pour la musique avec ses trois amies.
De prime abord, le sujet n’engendre pas la gaîté absolue. Certes, les rires ne vont pas se déployer comme pour… disons « L’Extraterrestre » le film de Didier Bourdon où Danielle Lebrun, parodiant notamment De Niro dans « Taxi Driver » réalise un numéro aussi époustouflant que drôle. Nous sommes ici plutôt dans la demi-teinte, dans ces couleurs pastels qu’incarnent si bien la mélancolie, la nostalgie. Mais le tout mâtiné, comme toujours sous la plume d’Eric-Emmanuel Schmitt, de cette tendresse infinie pour l’humain. De son style délié, où fusionnent l’élégance poétique et la fulgurance parfois assassine de la formule (« J’aurais le sens de la famille si ma famille avait un sens »), le dramaturge dépeint un échantillon d’humanité avec cet humanisme qu’on lui connaît. Avec aussi cette aisance à développer des situations à la lisière du surréalisme.
Double musicalité
Ainsi dans « Kiki van Beethoven », cette musique dont on dit qu’elle adoucit les mœurs (proverbe pleinement illustré ici), celle du compositeur, s’accorde-t-elle avec bonheur à celle des mots du dramaturge. En jouant des harmonies mais aussi des ruptures de ton, en confrontant les situations ou les genres (le jeu aussi drôle qu’émouvant de Kiki tentant d’apprivoiser par la musique un « oiseau » sauvage des banlieues perdu dans son rap).
Sous la férule d’un Christophe Lidon plus minimaliste que d’ordinaire (on lui doit récemment « Le Diable rouge » ou encore « La Serva amorosa ») Danièle Lebrun nous fait vivre donc ce personnage-titre mais également tous les autres, créant ainsi dans un processus total d’incarnation au sens le plus pur du terme, un rapprochement absolu et charnel de ces protagonistes. Elle est le lien le plus fort qui soit entre eux puisqu’elle les abrite tous, qu’ils se rejoignent en elle. De sa faconde généreuse, de son métier dont elle connaît les moindres ficelles, même les plus ténues, la comédienne nous offre un grand moment de théâtre, à la fois sensible et drôle, intelligent et porteur d’un vrai message de réconciliation. Avec soi. Avec l’Autre. Avec ceux qui sont et ceux qui furent.
Kiki van Beethoven
D’Eric-Emmanuel Schmitt
Mise en scène : Christophe Lidon assisté de Sophie Gubry
Scénographie : Catherine Bluwal
Eclairages : Marie-Hélène Pinon
Son : Michel Winogradoff
Depuis le 21 septembre
Théâtre La Bruyère
5, rue La Bruyère 75009 Paris
Réservations: 01 48 74 76 99
Site web
Du mardi au samedi à 19h
Le dimanche à 16h30 et à 19h
Durée : 1h20












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