Violent pamphlet antimilitariste qui valut à son auteur des menaces de mort au Texas, ce spectacle sulfureux et dérangeant s’avère une très belle surprise. Un texte fort, âpre et rude que défendent cinq comédiens très convaincants. Une tragédie humaine et humaniste.

Une station service, aux fins fonds des États-Unis. Un homme, ventripotent, âgé, compte sa caisse qui accuse une recette quotidienne de seulement trois dollars. Son épouse, jeune et désirable, n’a que ses rêves hollywoodiens pour meubler son existence minable. A leur service, un jeune homme hanté par les horreurs qu’ils a vécues au Vietnam et qui est éperdument amoureux de la jeune femme au point de fomenter l’assassinat du mari pour partir loin avec elle.

L’ambiance glauque du départ et qui vire rapidement au délétère fait immanquablement songer à celle du « Facteur sonne toujours deux fois », pièce écrite pourtant un demi-siècle plus tôt. Rien n’a changé en cinquante ans dans ces contrées retirées où s’exacerbent les haines et les incitations au crime, où l’ennui rend aussi bête que méchant, semble nous affirmer Lanie Robertson, l’auteur de ce texte aussi violent que désespéré, aussi dérangeant qu’indispensable. Rien n’a changé, sauf les traumatismes, celui du Vietnam en tête. Pas brillant, comme constat…

La plus grande démocratie du monde ?
Le reste du propos ne va pas redorer le blason de la plus grande démocratie du monde, bien au contraire. Y est fustigé avec violence, bestialité et volonté affichée de déstabiliser, toute la destruction de l’homme par l’homme au nom de cette « raison d’état qui a chassé la raison » selon la formule de Brel dans « Les Singes ». Et même si la construction très cinématographique du sujet renvoie au polar, il s’agit bien d’un drame que nous font vivre ces personnages.

De la très belle traduction de Gilles Ségal, George Werler a su tirer tout le potentiel scénique. Le vaste plateau (et même un peu plus) du théâtre du Petit Saint-Martin est littéralement investi par les comédiens grâce à une scénographie qui transcrit le perpétuel état d’urgence des protagonistes. Les déplacements se font souvent au pas de course à travers ce décor dont chacun cherche à sortir mais qui l’y ramène inexorablement. Le voyage, la liberté semblent alors bien vains et une liasse de billets tombée du ciel (par un élément qu’on ne dévoilera pas ici) prend des allures de leurre. Ainsi en est-il de ces humiliés et offensés que la grande marche du monde a laissés sur la touche.
Ils sont cinq à incarner cette déréliction sociale, ce microcosme d’Amérique qui se meurt dans l’immobilisme, l’alcool et surtout l’ennui. Cinq superbes comédiens qui vous entraînent loin, au bout d’un voyage dont on ne revient pas complètement indemne.

Dernière station avant le désert
De Lanie Robertson
Adaptation : Gilles Ségal
Mise en scène : Georges Werler assisté de Jean Turpin
Avec Vincent Grass, Emeric Marchand, Florence Muller, Frédéric Pellegeay, Benjamin Penamaria
Décor : Pace
Costumes : Dominique Para
Lumières : Jacques Puisais
Bande son : Jean-Pierre Prévost
Jusqu’au 20 novembre 2010 du mardi au samedi à 20h30, samedi à 17 heures
Théâtre du Petit Saint-Martin
17 rue René Boulanger, 75010 Paris
Réservations : 01 42 02 32 82

Durée : 1h40
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