Un sans faute collégial pour l’interprétation, un texte aussi drôle que cynique, une mise en scène alerte qui intègre avec intelligence et à-propos de superbes images vidéo, voilà un des très bons spectacles de cette rentrée. Inattendu dans un théâtre d’ordinaire dévolu à la franche rigolade. Ce repas-là est un festin de rois !

1942 en pleine Occupation. Sept amis se retrouvent pour passer une soirée paisible. La table s’annonce bien garnie en cette période de disette et leur insouciance est totale. Jusqu’au moment où un attentat est perpétré dans la cour de l’immeuble, tuant deux soldats allemands. Représailles immédiates : un officier de la Gestapo fait irruption dans l’appartement et laisse aux occupants une heure pour désigner les deux qui, parmi eux, seront exécutés…

Drôle de guerre ? Si l’on décide d’en rire, oui… C’est ici le cas, les deux heures de ce formidable spectacle étant entièrement dévolues au rire. A deux vitesses, toutefois. Un humour bon enfant pour démarrer, plus grinçant par la suite.

Les premiers rires vont en effet masquer, pour mieux les faire ressortir lorsque tout bascule, des comportements que les circonstances aggravent plus qu’elles ne les atténuent. Fricotage avec l’ennemi, marché noir en plein essor, description d’une petite bourgeoisie composant sans vergogne avec le climat ambiant. Insouciance à tous les niveaux, confort absolu, quitte à user de procédés peu recommandables pour y accéder.

Cynisme et égoïsme
Cette mise en situation rend la suite plus savoureuse encore lorsque intervient l’élément perturbateur, le SS, qui devrait plonger le propos dans le drame. Or le cap est maintenu sur la drôlerie, juste déclinée différemment. L’humour, au plus fort de la tragédie, se crispe, se nimbe de cynisme pour mieux exacerber les individualités. Car cette quadrature du cercle que symbolise ce sujet pousse les personnages à toutes les formes d’égoïsme. Cet égoïsme, collectif dans le prologue (on se fout tous de la guerre pourvu qu’on ait à bouffer), s’individualise dès qu’une épée de Damoclès menace chacun des protagonistes. Il devient alors une arme pour la survie. Les joutes verbales, les algarades homériques, les mensonges ou fausses vérités vont alors faire une tonitruante entrée dans cette arène. Subterfuges, atermoiements, tergiversations, prétextes, compromissions : tout est bon pour éviter la mise à mort. Le jeu a la cruauté de la corrida. L’amitié se fissure, l’écheveau est inextricable.

C’est une mise en scène très alerte que propose Julien Sibre de ce texte fort bien écrit. Les sept personnages, pourtant omniprésents sur le plateau, évoluent avec aisance sans que l’atmosphère du huis clos n’en soit ébranlée. Même l’intervention des éléments extérieurs, par le biais d’un film d’animation fort intelligemment utilisé et au graphisme étonnant, n’offre aucune issue, séquestrant même davantage les protagonistes.

C’est donc bien une situation sous haute tension tragique que décrit ce spectacle par ailleurs très bien interprété. Mais, sans pourtant jamais tomber dans la caricature, il est horriblement drôle. Une drôlerie à la Blier. A la Chabrol aussi. Car au fond de qui rions-nous si ce n’est de nous-mêmes ? Un miroir nous est tendu avec une petite voix qui semble nous murmurer « Et toi, tu aurais fait quoi ? ». Bien malin qui pourrait répondre…

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Le Repas des fauves (site web)
D’après l’œuvre de Vahé Katcha
Adaptation et mise en scène : Julien Sibre assisté d’Isabelle Brannens
Avec Cyril Aubin, Olivier Bouana, Pascal Casanova, Stéphanie Hédin, Pierrejean Pagès, Jérémy Prévost, Julien Sibre, Caroline Victoria
Création lumière : Stéphane Loirat
Décor : Camille Duchemin
Costumes : Louise Rapp
Musical originale : Hedinski
Réalisation graphique : Cyril Drouin
Du mardi au samedi à 21h, matinées le samedi à 16h30 et le dimanche à 15h
Durée : 1h55

Théâtre Michel
38 rue des Mathurins, 75008 Paris
Réservations : 01 42 65 35 02
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