Étrange spectacle que ce trio scénique interprétant un texte éclaté, aussi drôle que nimbé d’austérité. On s’y perd, on s’y retrouve. Les esprits trop cartésiens risquent d’en avaler leur « Discours de la méthode ». Et pourtant, peut-on s’abstenir d’admirer ces trois comédiens magnifiques qui réussissent si joliment à donner vie et relief à ce puzzle cérébral ?

L’homme en gris du titre est un fantôme. Il s’est glissé dans la peau d’un écrivain qu’il manipule. Avec espièglerie et en musique, il règne sur l’existence de ce dernier. Seul problème pour lui : il écrit aussi. Son journal…

Crédit photo Marie Antoine

Il y a dans ce texte des échos à Gogol, auteur d’un autre célèbre journal (celui d’un fou, bien sûr). Multidirectionnel, il mêle réel et fantasme, passé et présent, mélangeant les êtres, brouillant les pistes autant que les sexes (mais les fantômes, un peu comme les anges, n’ont plus d’attaches avec ces choses là). Il y est question aussi bien de Vincenza la salope, du Double de Dostoïevski, d’un jardin sans chou-fleur, que de souvenirs érotiques de l’enfance… Allez démêler pareil écheveau… C’est précisément ce qu’il faut éviter ! Les esprits épris de cartésianisme risquent fort de rester sur la touche. Pas vraiment d’enjeu ni de message dans ce théâtre-là. Juste les mots, leur agencement, leur sonorité. Leur oralité surtout.

Plus éclaté que Lagarce, auquel on pense incidemment, ce « Journal… » joue donc la carte de la déconstruction, ce procédé cher à Haneke au cinéma et qui en déroute plus d’un. Mais cette défragmentation de la logique trouve tout son intérêt dès lors qu’on se prête à tous les jeux qu’elle propose. Celui du verbe, bien sûr. Celui des comédiens surtout. Peut-on imaginer « Derniers remords avant l’oubli » ou « L’Apprentissage » joués par des tocards ? Le texte de Pierre Astrié requiert la même exigence, la même concentration de jeu. Le trio qui le défend fait un sans faute. Chaque phrase, qu’amènent les voix de ces excellents comédiens, se charge de sa puissance, de son suc sémantique, de cette théâtralité qu’une simple lecture sur papier ne ferait que très difficilement ressortir. De sa force comique aussi, car, ne l’oublions pas, ce texte est infiniment drôle. La mise en scène millimétrée et l’occupation tridimensionnelle de l’espace (une petite salle sous voûtes médiévales) ne font qu’ajouter à l’excellence de ce spectacle, tellement digne de ce lieu qu’on ne cesse d’adorer. Un moment rare…

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Le Journal de l’homme en gris (site web)
De Pierre Astrié
Mise en scène : Carole Anderson
Avec Coralie Nicot, François Macherey et la participation de Claire Antoine
Du 24 août au 16 décembre 2010, les mercredis et jeudis à 21h30
Durée : 1h05
Théâtre Les Déchargeurs
3 Rue Déchargeurs, 75001 Paris
Réservations : 08 92 70 12 28
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