Campé par une formidable comédienne, ce chant d’amour désespéré d’une violente intensité marque l’incursion d’Elie Chouraqui, que les cinéphiles également connaissent bien, dans le théâtre intimiste. Passage réussi. Une heure de pur théâtre. Un moment rare qui prouve qu’il ne faut pas toujours faire long pour être bon.

Que se passe-t-il lorsque déraille le train-train de l’existence, lorsque, par trop de souffrances trop longtemps intériorisées, se fissure le fragile édifice de la passion amoureuse ? Humiliée et offensée par son metteur en scène de compagnon qui lui a préféré sa nouvelle comédienne, Elena la petite coiffeuse va faire entendre sa voix. Et, aux grands maux les grands moyens, c’est sur le lieu du forfait que tout va se passer : la scène du théâtre où « répétaient » les amants… L’endroit rêvé pour se faire entendre quand plus personne ne vous écoute.

Il y a du bovarysme dans ce texte. Ce personnage, auquel Emmanuelle Scali donne vie avec une poignante intensité, se morfond dans son salon de coiffure à écouter les autres. Sa voix, ses mains, ses doigts ne servent que de baumes apaisants à des clients indifférents. Elle rêve d’autre chose. De culture. Telle la phalène, elle va se brûler les ailes à la chaleur de la lumière que lui renvoie son amoureux d’un autre monde, celui de la scène avec son cortège de fantasmes. Toutefois, à l’inverse de l’Emma de Flaubert, la sanction sera violente. L’entrée en scène est proprement terrifiante. Un choc qu’il est préférable de ne pas dévoiler. Les strates de toutes les violences endurées par le personnage semblent fusionner à cet instant précis. Sans que pour autant la tension du spectateur redescende, celle d’Elena se dissolve quelque peu dans la parole qu’on lui accorde enfin. Elle va raconter son histoire, nous y plonger, de force au départ puis l’empathie nous guette, inexorablement. Elle va jouer aussi. Avec les lumières, comme une gamine qui se laisse impressionner par les lux des projecteurs. Avec des textes qu’elle a mis un temps fou à apprendre. Avec sa vie aussi, en racontant son parcours, tellement banal qu’il en est unique, ses amours, son passé qui vont prendre place dans ce camaïeu émotionnel au réalisme brut et brutal.

C’est dans cette recherche de véracité à tous les niveaux que Chouraqui réussit magnifiquement sa mise en scène. Le cinéaste dont les derniers films ont fortement mis l’accent sur cette quête de réalisme (« Harrison’s flowers », « Ô Jerusalem ») n’est finalement pas si loin de ce crédo dans cette adaptation d’un texte pourtant très intime. On se laisse très vite transporter dans cette désespérante quête d’absolu où se mêlent vie et théâtre. En déclamant Racine, Tchekhov ou Shakespeare, l’héroïne peu à peu va parvenir à une ultime plénitude, celle de quelqu’un qui n’aura désormais rien à prouver et qui pourra se retirer. En nous laissant les échos de nos rires (car le texte est souvent très drôle) comme seule consolation de l’avoir laissée partir…

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Fallait pas me mentir (site web)
D’Alexandra Dadier en en collaboration avec Emmanuelle Scali
Mise en scène : Elie Chouraqui
Avec Emmanuelle Scali
Musique : Nathaniel Mechaly
Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris (Métro : Chatelet)
Réservations : 08 92 70 12 28
Les lundis du 23 août au 13 décembre 2010
Durée : 1 heure[/slider]