Fonctionnant selon le principe de l’intrigue en spirale: un incident en entraînant un autre jusqu’à ce que la situation des protagonistes devienne de plus en plus intenable, la cagnotte narre le voyage, virant au cauchemar, d’habitants de la Ferté-sous-Jouarre, individus bas et étriqués torturés par le besoin de manger et de se reproduire (nous pour ainsi dire), qui, cassant leur tirelire pour en faire pot commun, se frottent le temps d’un week-end aux pièges de la vie parisienne.
Voilà une pièce que l’on ne pourrait certainement plus écrire aujourd’hui, et pourtant le français moyen actuel n’a sans doute pas grand chose à envier en matière de misère morale et intellectuelle aux provinciaux décrits il y a plus de cent ans par Eugène Labiche. Seulement depuis un siècle, les sociologues et le politiquement correct ont fait leur oeuvre et lorsque, de nos jours, on veut se payer le plouc pour en rire, on crée Camping. Un film qui, en dressant le portrait de monsieur tout le monde, le brosse de préférence dans le sens du poil. Il n’a peut-être ni culture, ni goût, ni intelligence, mais il ne manque pas de coeur, notre beauf actuel! Fort heureusement, Eugène Labiche, n’avait pas à tenir compte de telles contingences quand il se lançait dans la rédaction d’une nouvelle pièce. La cagnotte, en réglant son compte à la petite bourgeoisie, s’attaque plus largement au fonctionnement de nos sociétés contemporaines où la recherche du plaisir, la quête de tranquillité et de confort matériel occupe la majeure partie des pensées de chacun. Ainsi les Chambourcy à Paris finissent par n’avoir plus qu’une idée en tête: retourner à leur état initial, renouer avec leur quotidien d’avant départ: la paix douillette de leur bonne ville de la Ferté-sous-Jouarre, où tout est connaissance et certitude. N’est-ce pas là un désir, peu glorieux sans doute, mais dans lequel, en ces heures de crise, chacun pourra se reconnaître?
Retour de mode
Des auteurs comme Feydeau, Labiche ou Courteline étaient encore, il y a peu, à quelques exceptions près, largement boudés par la scène subventionnée. On les jugeait suspects, chasse gardée du théâtre amateur…Et puis, il y a trois ou quatre ans, par un phénomène qui doit tenir à l’époque, les personnages de ces trois grands auteurs se sont mis à nous ressembler, ou peut-être est-ce plutôt le contraire? Toujours est-il qu’un jour, un courageux ou un naïf, un metteur-en-scène instinctif en tous cas, sensible à ce type de répertoire, a pris le risque de s’y aventurer. Bien lui en pris puisqu’il rencontra le succès en même temps qu’un nouveau public. Voyant cela, la concurrence, ne voulant pas demeurer en reste, s’y mit à son tour. Et ainsi, par effet de mode, ces auteurs, un temps quasi méprisés, ne cessent depuis d’être revisités par les artistes attachés à nos grands théâtres nationaux. Par les temps qui courent, mettre à l’affiche de sa programmation un Labiche ou un Feydeau est presque devenu une figure imposée. Le seul soucis pour ces écrivains pris d’une seconde jeunesse, c’est qu’à peu près tous les metteurs en scène les monte en procédant de la même manière, selon le même angle d’attaque. Comme il ne s’agit pas de se salir les mains, c’est-à-dire d’en faire un vulgaire boulevard, on nous les passe à la moulinette « brechtienne ». Soit des personnages comme autant de pantins désarticulés, êtres dérisoires, déshumanisés…Très bien! Sauf que, à emprunter toujours au même formalisme, la surprise en même temps que le plaisir s’atténuent. La relecture faite des ses oeuvres peut être de la plus haute intelligence mais quand elle vire à l’uniformité et au conformisme, à quoi bon? En outre, si cette approche apporte quelque chose à la représentation, qu’en retranche-t-elle? A force de faire passer ces êtres idiots et maladroits pour des sortes de créatures téléguidées et privés d’âme, ils finissent par manquer un peu d’humanité et en deviennent moins amusants.
[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] La Cagnotte (site web)
D’Eugène Labiche
Mise en scène de Adel Hakim
Chorégraphie de Véronique Ros de la Grange
Avec Maryse Aubert, Thierry Barèges, Isabelle Cagnat, Etienne Coquereau, Jean-Charles Delaume, Malik Faraoun, Serge Gaborieau, Nigel Hollidge, Prunella Rivière
Et en alternance Bruno Paviot et François Raffenaud.
Jusqu’au 30 mai
Mardi, Mercredi, Vendredi, Samedi à 20h | Jeudi à 19h| Dimanche à 16h
Théâtre des Quartiers d’Ivry
1, rue Simon Dereure 94200 Ivry
Réservation au 01 43 90 11 11
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