C’est une œuvre intense que propose actuellement le petit théâtre Athénée Louis-Jouvet. L’opéra de Philip Glass (qui compte parmi les compositeurs majeurs de musique classique contemporaine) et de Rudolph Wurlitzer s’inspire d’une nouvelle de Franz Kafka écrite en 1914 dénonçant l’absurdité de la contrainte arbitraire tout en prophétisant les horreurs des génocides à venir.

Devant nous, un podium traverse la scène. Sur les côtés, des chaises empilées donnent l’impression d’être arrivé trop tôt, avant que le spectacle ne débute. Car c’est bien à un spectacle habilement mis en abîme auquel le public et le héros sont conviés, à savoir l’exécution d’un homme qui n’a pas même eu connaissance de sa condamnation. C’est ainsi que le voyageur venu de la métropole découvre que sur cette île déserte, son hôte, vieux chef militaire fasciné par l’ordre et l’obéissance, fait régner une justice d’un autre temps. Notre héros, supposé établir un compte-rendu de la gestion de l’île, se voit contraint d’assister à la mise à mort du condamné. Métaphore d’un système totalitaire et oppresseur, la loi sera écrite dans sa chair avant qu’il ne succombe à ses blessures contraignant le voyageur à choisir entre l’obligation de bienséance et sa révolte intérieure.

Crédit photo Jean-Louis Fernandez

La beauté comme illustration de l’horreur
La littérature kafkaïenne (d’ailleurs sévèrement condamnée par le régime nazi) et ce texte en particulier évoquent la question de la place de l’individu au sein des rouages du système totalitaire ainsi que la tendance de l’homme à céder à l’inaction. Entre lâcheté et penchants sadomasochistes, c’est la part la plus sombre de l’âme qui est pertinemment mise en lumière par la scénographie musicale de Philip Glass ainsi que par la dramaturgie de Rudolph Wurlitzer et la mise en scène de Richard Brunel.

Conçu pour un quatuor à cordes et une contrebasse, Philip Glass a imaginé un opéra de chambre pour lequel le duo baryton-basse/ténor de Stephen Owen (l’officier) et de Michael Smallwood (le visiteur) fonctionne à merveille. Les motifs musicaux répétitifs s’enchaînent en donnant une densité quasi-hypnotique à la création. Toute de tension et de retenue, la musique de Glass saisit le spectateur dès les premières mesures et le transporte dans un univers à la fois grave et esthétique auquel une mise en scène nerveuse et une scénographie complexe font écho. D’abord minimaliste, le décor s’étoffe jusqu’à céder au baroque lorsqu’apparaissent des tentures aux motifs abstraits qui rappellent les lambeaux de peau que la machine va retirer du corps du prisonnier. Au-delà, le jeu des acteurs (les soldats) dont les corps sont fréquemment parcourus de spasmes inquiétants accentue encore la tension émanant de la création.

Cette œuvre exigeante souligne intelligemment toutes les nuances et les subtilités du texte de Kafka. Nul doute qu’en sortant de la superbe salle de l’Athénée après ce court opéra (1h20) le spectateur regrettera le peu d’occasions qui lui sont offertes de découvrir l’univers de Philip Glass.

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Dans la colonie pénitentiaire(site web)
Opéra de Philip Glass et de Rudolph Wurlitzer d’après le récit de Franz Kafka
Direction musicale : Philippe Forget
Mise en scène : Richard Brunel
Avec Stephen Owen, Michael Smallwood, Nicolas Henault, Mathieu Lebot-Morin, Gérald Robert-Tissot et le Quintette à cordes de l’Opéra national de Lyon
Du 7 au 17 avril 2010
Tous les jours à 20h sauf le 11 avril (16h) et le 13 avril (19h)
Théâtre Athénée Louis Jouvet
7 rue Boudreau, 75009 Paris
Réservations : 01 53 05 19 19
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