Des accents « ionesciens »
Jean-Claude Carrière nous a gratifiés d’un ouvrage plein de saveur en écrivant cette comédie. A travers les tribulations de trois supposés comédiens convoqués à une supposée audition, l’auteur nous conte avec malice les affres endurés par ces malheureux candidats. Cette rencontre s’établit tout d’abord entre les deux hommes, l’un étant plus âgé que l’autre. Puis vient une femme convoquée elle aussi à cette audition. Des échanges particuliers vont se nouer entre ces personnalités.
Jean-Claude Carrière utilise le prétexte de cette audition pour entrainer les spectateurs dans une farce désopilante qui tient davantage du théâtre d’Ionesco. L’absurde est présent à chaque instant. Les acteurs n’ont pas de textes précis pour l’audition, ni de but avoué. Le plus jeune des comédiens semble participer par hasard à cette audition. Son aîné tente de lui expliquer le fonctionnement même et l’intérêt de la chose.
Ils fonctionnent tous deux en mode décalé. L’un ne s’étonnant pas de ne pas avoir reçu de texte, l’autre de patienter depuis déjà trop longtemps. Ces préoccupations ne correspondent à aucun moment à la réalité. Ce qui accroit le caractère comique des personnages et de la situation qui prend des allures « ionesciens ». Survient une comédienne qui va partager avec eux ce moment de latence indissoluble. Le point d’orgue des facéties présenté par l’auteur est l’entrée en scène du diable. Son entrée inopinée est directement liée à l’évocation de son nom par l’un des comédiens. Ce qui fait dire à l’autre comédien « c’est toujours comme ça ! Il suffit qu’on parle de quelqu’un pour qu’il apparaisse. »
Un monde à part
Mais Jean-Claude Carrière a introduit une atmosphère qui rappelle celle de Kafka où les personnages ne s’interrogent pas et subissent les événements. Cette dichotomie avec la réalité appuie le décalage voulu par l’auteur. Le temps n’a aucune importance. Il s écoule. C’est tout. Les conservations de ce trio de comédiens sont parfois interrompues par l’entrée en scène de la secrétaire seule ou accompagnée de son directeur. Tous deux semblent accaparés par des tâches administratives qui n’ont rien avoir avec l’audition. Eux aussi semblent subir. Les trois comédiens dénoncent un système qu’ils connaissent bien. Un système qui les tient et contre lequel ils ne peuvent rien. Ces dissonances sont également ressenties par le directeur et sa secrétaire. Un peu comme s’ils étaient à leur tour happés par un système prêt à les broyer.
L’intérêt de cette pièce réside dans le mélange réussi de l’absurde poussé à outrance et d’une atmosphère oppressante telle que vécue dans « Big Brother ». En s’attachant à réaliser une pièce sur l’un des rouages du métier, à savoir le recrutement même des comédiens, Jean-Claude Carrière nous délivre avec dérision un joli pied de nez sur une profession marginalisable. L’air du temps ?
Actes Sud
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