Ce spectacle, tiré d’une histoire authentique, retrace le destin tragique de Saartjie Baartman, jeune servante noire, qui quitta en 1810 son Afrique du Sud natale pour faire fortune à Londres. Cristèle Alves Meira a choisi d’adapter avec une grande originalité le texte de Suzan-Lori Parks (prix Pulitzer 2002) au théâtre de l’Athénée.

Cette pièce nous rappelle à bien des égards le film de Tod Browning, « Freaks » où les erreurs de la nature sur de pauvres hères sont exhibées dans un cirque. Saartjie (Sarah) est arrachée brutalement à son pays et découvre la bassesse et le mercantilisme d’une société dont elle ignore tout. Célébrée pour son anatomie ou plus particulièrement pour son postérieur, tel un phénomène de foire, elle est exhibée, tâtée, et moquée par nos semblables… Faisant partie de la tribu des Khoï Khoï, elle avait la particularité d’être stéatopyge (ses fesses représentaient une hypertrophie graisseuse). Devenant la curiosité du moment, elle danse à demi nue devant les spectateurs animés d’une curiosité malsaine. Vivant près de deux années dans ce barnum, elle rencontre un médecin parisien qui l’achète à la Mère Montreuse de « monstres »). De retour à Paris, il en fait sa maitresse. Rappelé à l’ordre par la faculté de médecine, il se résout à en faire un sujet d’études où Sarah sera observée, mesurée, pesée et analysée tel un rat de laboratoire. On la retrouvera morte de froid et de misère à l’âge de vingt six ans. Elle sera finalement disséquée par Georges Cuvier. Ses restes furent exposés au Muséum d’Histoire naturelle de Paris. Son squelette fut reconstitué et ses organes présentés dans le formol à la section Préhistoire du musée de l’Homme au Trocadéro ! Ce n’est qu’en 1974 que le squelette fut envoyé dans les réserves.

Le chaînon manquant

Crédit photo Clemence Herout

L’auteur de cette pièce a soulevé des thèmes d’une grande richesse. Cette histoire quelque banale fait cependant partie de l’histoire de l’anthropologie, de l’histoire de la médecine, et du darwinisme. « Un sacré gros cul, hein ? Pas d’erreur entre le singe et l’homme, le chaînon manquant, c’est elle. »Caricaturée dans les journaux, elle sera également examinée par Geoffroy St Hilaire qui comparera son faciès à celui d’un orang-outang et ses fesses à celles des femelles singes mandrills.
Cette pièce nous renvoie à nos vieux démons où l’esclavage et la colonisation faisaient rage au début du XIXe dans notre société occidentale. Il est singulier d’imaginer cette histoire alors que la traite des Nègres fut abolie trois ans auparavant. Il fallut attendre 1994 pour que Nelson Mandela demande officiellement à la France la dépouille de Saartjie Baartman. Ce n’est qu’après huit années de négociations et le vote d’une loi contournant le caractère inaliénable des collections du Patrimoine que Sarah fut enterrée dans son village natal !

L’Athénée, barnum d’un soir
La place de la mise en scène est considérable dans cette pièce. Dès le début les personnages accourant de toutes parts, traversent la salle pour aller admirer l’authentique Vénus Hottentote. Ils découvrent avec stupeur que le show est annulé car l’objet de leur curiosité est mort. La Vénus, elle-même viendra nous apprendre son décès et l’absence de spectacle. C’est ainsi que débute cette pièce. Un narrateur intervient tout au long de la pièce parmi les spectateurs en comptant à rebours le numéro des pièces et leurs intitulés. Il apporte quelques indications sur les scènes en question en se référant aux articles publiés dans les gazettes de l’époque. Chaque comédien se présente sur scène en déclinant le nom de tous les personnages qu’il entend jouer dans la pièce. Tout le spectacle est conçu comme un barnum et le lieu du théâtre est lui-même utilisé à cette fin. C’est ainsi qu’à l’entracte, les comédiens continuent le spectacle en offrant des friandises au public ou en se jouant des spectateurs par quelques numéros cocasses. A l’intérieur même de la pièce, le Docteur assiste à un spectacle en trois actes qui s’égrène au fur et à mesure du jeu. Cette pièce met en scène les amours d’un jeune homme pour une Hottentote. Pour l’occasion, une toile est déroulée et les corps des personnages y sont projetés en modèle réduits. Les vrais comédiens en ne plaçant que leurs têtes au-dessus de cette toile, se donnent la réplique afin d’illustrer le propos. Les scènes se termineront invariablement sous les applaudissements du Docteur.
Ces innombrables trouvailles de mises en scène servies par un jeu remarquable des comédiens insufflent à l’œuvre une force dont on ne peut se départir. De cette magnifique œuvre, il nous reste cette problématique de la différence que notre société n’a jamais pu résoudre. Qui est le « vrai » monstre ? Ou se situe la frontière entre le désir et la répulsion ? Ce spectacle ne peut laisser indifférent car il nous replonge dans un passé peu glorieux qu’il convient d’appréhender à bras le corps.

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Vénus (site web)
De Suzan Lori-Parks
Mise en scène de Cristèle Alves Meira
Avec Gina Djemba, Cédric Appietto, Céline Furher, Mickaël Gaspar, Julien Béramis, Laurent Fernandez, Xavier Legrand
Jusqu’au 27 mars
Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi à 20h/Mardi à 19h/Samedi à 15h
Théâtre de l’Athénée
Square de l’Opéra-Louis Jouvet
7 rue Louis Boudreau, 75009 Paris
Réservations: 01 53 05 19 19
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