Cette pièce, proposée par le théâtre de l’Europe aux Ateliers Berthier, écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad est un grand moment de théâtre. Son auteur achève sa tétralogie «le sang des promesses » sur ce dernier volet. Et sa réussite est éclatante.

La particularité des Ateliers Berthier convient à cette mise en scène particulièrement originale. Celle-ci est déjà opérante lorsque le public pénètre dans la salle. Installés sur des tabourets, les spectateurs, peuvent découvrir avec surprise l’originalité de la configuration scénique. Le spectacle se déroule tout autour d’eux. Wajdi Mouawad a utilisé avec intelligence ces lucarnes en créant des espaces supplémentaires permettant au public de suivre l’évolution de l’intrigue et parfois de façon simultanée. La salle toute entière devient la scène de la pièce. Les personnages, évoluant parfois au milieu du public, renforcent ce sentiment. Une séquence filmée est même projetée tout autour de la salle recréant les conditions d’une vidéo conférence où les personnages interviennent et réagissent. La place du son, de l’image et du texte se marient dans une harmonie remarquable. La langue de Wajdi Mouawad est belle et nous convie à ce voyage unique. Le jeu des comédiens est proprement remarquable. Ils servent à merveille ce huis clos mental et ils deviennent les fervents artisans de la mise en valeur de cette poésie du quotidien chère à l’auteur.

La chair de ma chair
Dans un lieu tenu secret, cinq espions experts en décryptage munis des technologies les plus évolués guettent les conversations et les messages qui leur parviennent. En liaison avec d’autres cellules de renseignements, ils suivent une piste qui les conduit en mer baltique où un groupe de terroristes islamistes prépare activement un attentat. Engagés dans une course contre la montre, ils ne disposent que de peu de temps pour déjouer cet attentat.
Leur commandement leur a enjoint d’élucider en priorité le suicide d’un des leurs. En butte avec leurs soucis personnels et leur absence prolongée, ils tentent l’impossible pour annihiler la menace. En remontant la piste de leur collègue disparu, ils parviennent à découvrir que la clé de l’énigme réside dans un tableau du Tintoret, une peinture de l’Annonciation.
Toute cette violence en préparation ne porte que sur le présent. Elle est palpable comme suspendue dans un labyrinthe, emprisonné dans les circuits d’un ordinateur. Au fond de ce dédale se tient le minotaure qui porte en lui les stigmates des méandres où il erre enfermé. Tapi, il dévore ses victimes en attendant d’être sacrifié. C’est un « fils qui tue » et qui n’a pas eu d’autre alternative que de verser le sang d’autres enfants pour ne pas succomber lui-même.

Le Minotaure appelé Astérion, fils du Taureau tomberait du Ciel selon la légende, partageant la même destinée qu’Icare. Telle la foudre tombée du ciel, il frapperait ses pères, ses aînés. Ceux-là mêmes qui ont sacrifié leurs fils pendant tout le XXe. Le nœud de l’intrigue devient alors puissant. Il s’agit là de la révolte d’une génération qui ne supporte plus ce sacrifice permanent. La cristallisation exacerbée de cette violence se déchaine à l’encontre de la « beauté » provenant des peintures des grands maîtres. Cette révolte trouve sa logique dans la destruction massive de ces œuvres d’art dont la présence ne se justifie plus. Un monde moribond qui n’hésite pas à cannibaliser ses propres enfants.

A l’issue de ce spectacle, on demeure tétanisé par cette logique implacable et effrayante. Wajdi Mouawad est parvenu à nous transporter au centre de nous-mêmes et nous assaillir de questions toutes existentielles. Cependant entre l’Annonciation et la scène finale de l’accouchement, Wajdi Mouawad réintroduit le divin au centre des préoccupations de l’homme comme un élément de réponse possible.

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Ciels (site web)
texte et mise en scène de Wajdi Mouawad
Avec Stanislas Nordey, Olivier Constant, John Arnold, Valérie Blanchon, Georges Bigot
Jusqu’au 10 avril

Odéon-Théâtre de l’Europe
Ateliers Berthier
Angle de la rue Suarès et du bd Berthier, Paris 17e
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