Le théâtre Mouffetard (les plus belles affiches de spectacles de la capitale) propose depuis le 3 février au public parisien « La Leçon » d’Eugène Ionesco. Une pièce en un acte de 1951, farce tragique qui, en imposant la centralité du langage dans la représentation théâtrale, à l’image de « La Cantatrice Chauve » du même auteur créée un an auparavant, bouleversera le théâtre d’après guerre, et posera, au côté des oeuvres de Samuel Beckett et d’Adamov, les jalons de nouvelles formes dramatiques en rupture complète avec les conventions inhérentes au genre.
« La leçon nous présente une bachelière énergique venant prendre un cours particulier chez un vieil enseignant timide. Le cours commence par des mathématiques, suit un cours de linguistique durant lequel le professeur, de plus en plus agressif et autoritaire vampirise son élève devenue apathique, jusqu’à l’assassiner. C’est alors qu’une nouvelle victime se présente continuant le cycle des meurtres à répétition. »
Des élèves trop sages et appliqués
Soliloque truffé de lieux communs, monologue confus virant à l’absurde d’un professeur à son élève, tous deux réduits par l’auteur au rang de simples pantins, métaphore des propagandes totalitaires et fascisantes qui ont empoisonné le vingtième siècle, exemple édifiant de tentative de possession de l’autre par l’autorité du langage et du savoir, portrait d’un assassin compulsif, interrogation et déstructuration du langage et de la forme théâtrale, spectacle aux allures de manifeste représenté au théâtre de la Huchette sans interruption depuis plus d’un demi siècle, objet pour les classes lycéennes de rébarbatifs commentaires composés…si « La Leçon » est bien tout cela à la fois, elle demeure avant tout l’une des oeuvres théâtrales les plus singulières, les plus drôles et les plus fascinantes qui puisse se trouver. Et, à ce titre, on ne saurait trop recommander à ceux qui n’ont jamais vu la pièce de se ruer toute affaire cessante au théâtre de la rue Mouffetard.
Cependant, bien que Christian Bujeau, porté par une mise en scène de Samuel Sené sobre mais pas dépourvue de jolies trouvailles, soit parfait en vieux garçon conventionnel, trop poli pour être honnête, chaperonné par sa bonne, et délivre ,dans le rôle masculin peut-être le plus jubilatoire du répertoire français, une interprétation d’une très grande justesse, on peut regretter, et la suggestion vaut également pour Claire Baradat, interprète de l’élève, que sa proposition manque ici ou là d’un tantinet d’allant et d’audace et qu’en s’appuyant sur l’énorme potentiel comique du personnage, l’acteur ne pousse pas le bouchon plus loin et sans nuire pour autant à l’équilibre du spectacle, puisse nous offrir ainsi une prestation un tout petit moins classique sans doute, mais, en même temps, un tout petit peu plus débridée.
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