La naissance du théâtre moderne à Tokyo (1842-1924)

La naissance du théâtre moderne à Tokyo (1842-1924)

Catherine Hennion a consacré une étude unique en son genre en rassemblant une somme de connaissances remarquables autour la genèse de l’art théâtral moderne au Japon. L’auteur a conçu cet ouvrage de référence, très documenté, comme une promenade où l’on découvre à l’envie ces lieux de plaisir ou de théâtre façonnés au fil du temps.

Les sources du théâtre japonais
On situe vers 1612 la présence des seuls partenaires commerciaux chinois et hollandais. A cette époque le théâtre japonais était vierge de toute influence.

A l’image d’autres villes qui se développaient au XIXe siècle, Edo était la plus prospère d’entre toutes où commerçants et artisans vivaient en harmonie au sein d’une culture raffinée.
A ce titre le kabuki, lieu de théâtre représentait le beau fleuron. La doctrine politique de l’époque condamnait le luxe et la luxure et louait la rigueur et la vertu. Afin de fournir un exutoire aux frustrations de la bourgeoisie, on ne pouvait l’éliminer il fallait donc le circonscrire. On créa des lieux de plaisir et des divertissements afin de régir les débordements par des règlements précis. Le kabuki, devenu au XIXe siècle le théâtre par excellence, a été associé, dans ses débuts, à la prostitution. Les courtisanes avaient coutume de s’offrir aux clients après leur spectacle. Leur succès entraîna l’éviction des femmes de la scène pendant près de 250 ans. Désormais les hommes allaient remplacer les femmes et contribueraient au succès des kabuki. A cette époque, les geishas fréquentaient assidûment les théâtres, fascinées par la virtuosité et la tenue des acteurs. Elles n étaient pas de simples prostituées mais elles étaient appréciées pour le raffinement de leurs manières, la beauté de leurs danses et de leurs chants.

Les maisons de thé, annexes des théâtres prirent naissance au XVIIIe siècle. Ouverture sur le théâtre, elles offraient à ses clients du thé en attendant le spectacle. Ces annexes devinrent des lieux de luxe qui s’avérèrent un élément indispensable du système théâtral japonais.

Si l’ancien régime prônait le gouvernement par l’isolement, unir devint le credo du XIXe siècle.

L’empire impérial avait en 1868 recherché dans le monde les connaissances susceptibles d’asseoir davantage son autorité par le biais d’une ouverture à l’Occident. Le système éducatif fut rénové. Langue écrite et la langue parlée ne devaient plus compter de différences. Ainsi les spectacles devinrent un enjeu de contrôle important pour le pouvoir où le contenu fit l’objet de règlement pendant l’ère Meiji. Les pièces inconvenantes critiquant la politique étrangère des dirigeants étaient frappés d’interdiction. La structure même des théâtres changea. Le principe d’une maison de thé annexe fut abandonné. L’organisation interne se transforma en donnant la voix aux hommes de lettres chargés désormais d’écrire pour le théâtre et secondés par les dramaturges de troupe.

On l’aura compris, la censure s’institutionnalisait touchant tous les domaines de la culture. Une censure accentuant sa pression rendait clair qu’un souffle de modernité soufflait désormais sur la scène.

Le renouveau
Des formes nouvelles se firent jour entre 1888 et 1918 par des troupes amateurs qui insufflèrent un souffle de liberté et le droit des peuples. L’ouverture du théâtre japonais se poursuivit par des spectacles de théâtre en Amérique ainsi qu’en Europe. Ce renouveau du théâtre avait un nom : le kabuki, un spectacle mêlant danse et chant. Deux théâtres coexistaient : celui visibles à l’étranger qui déchaînait les passions et les éloges. Les notions d’exotisme, de réalisme et naturalisme se mêlait dans un genre des plus disparates. Paul Klee fasciné par le jeu des acteurs japonais déclarait « quel humour, quel sens du grotesque. Et quelle virtuosité acrobatique ! ». André Gide s’extasiait sur leur harmonie : « le geste de l’un semble mourir toujours où commence le geste de l’autre ». Au Japon, les discussions se rapportaient davantage au réalisme occidental, notamment dans la dramaturgie européenne. Puis certains voulurent proscrire le chant et la danse du mélodrame en ne laissant qu’un théâtre parlé. Le théâtre japonais se cherchait.

Les divers conflits du Japon (guerre russo-japonaise, première guerre mondiale) en coïncidant avec l’essor du capitalisme, mettaient fin à l’ère du Meiji. On assista à un exode rural propre à la création de nouvelles classes. Une société de consommation voyait le jour. Idées et produits circulaient massivement. Le théâtre suivait la tendance.
Un nouveau théâtre apparut : le shin-kabuki. Il désignait les pièces écrites par des hommes de lettres indépendants, non intégrés dans des troupes.

D’autres genres de théâtre virent le jour, notamment le shingeki qui s’appuyait sur un répertoire étranger (Shakespeare, Molière, Strindberg…) et le shinpa qui tout en revendiquant la défense du droit des peuples, s’opposait au kabuki en proposant un répertoire basé sur des grands romans populaires. Ces trois formes théâtrales finirent par s’entremêler et créer une certaine confusion.

Il fallut attendre OSANAI Kaoru qui ouvrit l’art théâtral japonais à des courants d’influence étrangers tels que Craig, Tchechov ou Stalinavski. Afin de ressentir ces influences, il n’hésita pas à se déplacer en Russie, en Europe et aux Etats-Unis.

Le cinéma, un prolongement ?
Ce sont les actualités prises sur le vif et reconstitués avec des acteurs qui allaient développer ce nouveau média. Des images de la guerre russo-japonaise en 1904 où les navires japonais coulaient des bâtiments russes, remportèrent un vif succès dans les premières salles « obscures ». Le shinpa avait surclassé le kabuki par son réalisme durant le guerre sino-japonaise, fut à son tour détrôné par le cinéma.
Pendant la séance de projection, le film était commenté, expliqué par un commentateur ou benschi. Cet interprète donnait un ton, un rythme et sa propre cadence. Il répandait son rire, ses larmes, galvanisant les foules par ses gémissements, apaisements ou assauts.
Si le cinéma est alors une expérience « auditive », les images étaient-elles perçues comme un prétexte ? Il n’est pas aisé de répondre à cela puisque la profession de conteurs a disparu dans les années trente et il nous reste que quelques disques enregistrés.

La naissance du shingeki ou théâtre moderne
1924 consacra la naissance du shingeki. C’était l’aboutissement naturel d’un théâtre qui avait redonné au texte toute son importance et en élargissant son champ dramatique à bon nombre de pièces étrangères. Introduire des éléments étrangers dans un corps non préparé à le recevoir a été l’une des plus grandes difficultés à cette mise en place. Il avait fallu un tremblement de terre pour inverser cette tendance et permettre une expérience nouvelle ; à savoir une organisation harmonieuse, une architecture et une certaine conception du théâtre. La « dissociation schizophrénique » et « cette modernité conventionnelle et d’emprunt » que croit déceler Alberto Moravia dans le Japon de 1924, a disparu. Au contraire, ce théâtre figure désormais dans le corps théâtral mondial contemporain. La représentation la plus célèbre du Shingeki fut celle du Petit Théâtre de Tsukiji. Dans les années 30, ce lieu connaîtra des spectacles mais aussi des réunions et manifestations liés aux remous politiques de l’époque.

La Naissance du Théâtre moderne à Tokyo (1842-1924)
Du kabuki de la fin d’Edo au Petit Théâtre de Tsukiji
De Catherine Hennion
Collection Champ Théâtral

Edtions L’Entretemps
Domaine de la Feuillade
264 rue du Capitaine Pierre Pontal
34000 Montpellier
Tél : 04 99 53 09 75

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