Constitué par un montage de textes inattendus, en ce qu’il met en écho la satire que fait Pier Paolo Pasolini des moeurs des hommes de pouvoir avec les réflexions de Cor Herkströter, ancien président de Shell, sur le rôle et la place des multinationales dans le développement mondial, « Deux voix » démontre, par l’intelligence de sa dramaturgie alliée au talent exceptionnel de son interprète, que l’on peut tirer d’un matériau pourtant pas tout à fait théâtral, par aspects potentiellement rébarbatifs, un objet scénique étourdissant, à la fois débraillé, tranchant et tonique.

A la fin d’un dîner bien arrosé, une tablée de la haute société ivre d’elle-même devise sur le sort de l’humanité, se met peu à peu à nu, révèle la face cachée d’un monde titubant qu’elle emporte dans sa soif de pouvoir total. Tour à tour, un politicien installé, un vice-président d’une compagnie pétrolière, un intellectuel en vue appointé par l’entrepreneur, un agent de liaison de l’épiscopat, prennent la parole dans une valse décadente.

Un interprète virtuose

Crédit photo Ben van Duin

Crédit photo Ben van Duin

Voix chevrotante, le geste trouble, lunettes épaisses, la représentation débute et l’on croit voir la silhouette de Peter Sellers se détacher de l’obscurité du fond de scène. L’illusion se dissipe? Pas tout à fait. L’acteur qui s’avance est hollandais. Il s’appelle Jeroen Willems. Aujourd’hui, il joue le spectacle en langue française. Pour le plus grand bénéfice des spectateurs de Nanterre. Mais la pièce créée en 1997 et ayant depuis, devant son succès, beaucoup tournée, il peut en donner une version anglaise ou allemande si nécessaire. Car rien ne semble effrayer ce véritable caméléon qui par quelques tics, un trait, une légère inflexion de voix, donne à voir et à entendre pas moins de quatre caractères, quatre portraits hauts en couleurs, tous plus réjouissants les uns que les autres. Le tour de force laisse pantois et l’idée que ce même comédien puisse rééditer ce jeu de chaises musicales en plusieurs autres langues donne tout simplement le vertige.

Une interprétation jubilatoire donc, mise au service d’un texte en lien constant avec l’actualité puisqu’il interroge les relations entre l’économie et la politique, et au contenu d’une cruauté sans beaucoup d’équivalence. Il faut dire que la charge du poète italien se place au delà de la virulence. Doté d’un sens de l’observation hors norme qui perce à jour les mécanismes par lesquels les hommes parviennent à s’emparer du pouvoir pour leur usage personnel, et ayant la faculté de synthétiser ces comportements en les ancrant dans des types sociaux bien ciblés, Pier Paolo Pasolini pointe du doigt le mal dans son acception la plus large et la plus profonde. L’habile contrepoint qu’offre ensuite, dans la dernière partie du spectacle, les interrogations de Cor Herkströter sur la responsabilité sociale des grandes entreprises a pour vertu d’ouvrir le sens de toute la représentation.

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Deux Voix(site web)
Texte Pier Paolo Pasolini et Cor Herkströter
Mise en scène Johan Simons
Avec Jeroen Willems

Théâtre Nanterre Amandiers
7, av. Pablo Picasso, 92022 Nanterre
Réservations: 01 46 14 70 00
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