Tony Harrison vient entretenir la tombe de son père mais il y trouve un hooligan taguant la pierre. Dès lors, débute un dialogue d’un père et son fils.
Profanateur au crâne rasé, taguant des inepties à la gloire de ces tortionnaires qui ont forgé un monde de malheur, le hooligan se retrouve face à face avec celui dont le père repose sous cette pierre souillée. Tony Harrison, venu au cimetière pour nettoyer le caveau familial, s’oppose à cette tête fêlée dans un dialogue violent et amer à propos du monde, des immigrés, de soi, de l’autre. Non loin des sépultures de Byron et Wordsworth, le jeune homme fait raisonner les maux d’une Grande-Bretagne dont les espoirs, dévoyés par un thatchérisme forcené, se sont évanouis dans l’épaisseur ombreuse des mines de charbon. Dialogue d’un père avec son fils, tous deux révoltés et incapables de se comprendre, mais aussi dialogue d’un poète avec lui-même, dont les propos font écho aux souffrances irréconciliables des deux hommes. Le jeune fils brise la piété filiale dans une langue ponctuée de jurons outranciers, lâchée comme un cri de douleur dans un printemps d’aubépine.
Une victoire consacrée
Homme de théâtre, journaliste, cinéaste, helléniste passionné, Tony Harrison est avant tout un poète anglais se servant des mots comme d’une arme pour dénoncer les injustices, tyrannies, hégémonies, mystifications, trahisons d’un monde en souffrance. Celui d’une Grande Bretagne mise au pas par un cerbère dont le gouvernement a veillé à l’éradication d’un monde prolétaire désormais en déshérence. Le poète suffoque à l’évocation de ces milliers de chômeurs devant leurs mines fermées.
Fougueux, violent et amer, Claude Guerre se saisit de cette langue sans concessions pour réaliser un tour de force confondant. Erotisant l’obscénité mortuaire du lieu où s’engage un dialogue puissant entre deux hommes, le metteur en scène fait retentir les mots comme des salves d’artillerie, rythmées par les accents métalliques d’une guitare électrique. Dans un silence de cathédrale, des images d’archives défilent sur un mur d’enceintes, recouvert d’un tissu blanc tissé d’une croix rouge. Des visages étreints par le poids de leur condition, des foules en liesse, une Margaret Thatcher altière et résolue, invitent à la méditation avant de se laisser emporter par un torrent explosif de mots et de notes.
Guillaume Durieux lâche en rafale, le poème aux monosyllabes et bi-syllabes traduit en alexandrins français par Jacques Darras. Très vite, le comédien se déchaîne et libère la fougue et l’exaltation qui caractérise le personnage. Habillé d’un costume noir, le jeune homme a la silhouette d’un dandy rebelle, possédé, dévasté et obsédé par l’image d’un père qui l’empêche de vivre « je suis à moitié… mais suis mort à demi ». Fendant les fumées blanches épaisses qui s’échappent du fond de la scène, il s’empare du texte avec une présence et un engagement sans concessions. Juste, généreux et talentueux, Guillaume Durieux met son charisme au service de l’univers que lui propose Tony Harrison. Cette joute verbale est orchestrée par la guitare électrique de Jean-Philippe Diary qui inscrit la puissance des mots du poète dans une surprenante balade suscitant la rébellion mais célébrant aussi l’amour, lorsque le musicien s’installe au piano.
Le V. de la victoire d’un spectacle remarquable et époustouflant.
[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] V. (site web)
De Tony Harrison
Traduit par Jacques Darras
Mise en scène Claude Guerre
Musique Jean-phi Dary
Décor et lumière Antoine Gallienne
Création vidéo Kanika Langlois et Tobias Brahmst
Régie son et lumière Pierre Maheu
Avec Guillaume Durieux et Jean-Phi Dary
Jusqu’au 22 novembre
Maison de la Poésie
Passage Molière
157 rue Saint-Martin, 75003 Paris
Réservations : 01 44 54 53 00
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