Voilà dix ans que Louis n’a pas vu sa famille et les retrouvailles trahissent la douleur du manque. Louis peine à annoncer la terrible nouvelle pour laquelle il a fait le voyage.

Dix ans déjà que Louis n’a pas rendu visite à sa famille et c’est pour lui l’occasion d’annoncer à sa mère, son frère et sa sœur qu’il va bientôt mourir, car il est malade. Chacun, à tour de rôle, lui raconte sa vie qu’il a vécu pendant son absence. Dans cette maison, chacun se confie en évoquant le manque et la douleur de l’autre sans jamais se confier soi-même, entièrement et sans détour. Ils dévident les regrets, les silences, les désirs face à celui qui les a abandonnés, le frère aîné dont le départ a suscité un manque énigmatique, un deuil impossible. Une émotion partagée qui peine à s’exprimer, varie, nuance, atténue, exténue des paroles lancées ne parvenant pas à s’affirmer. Louis, fatigué, désabusé, sent qu’il n’arrivera jamais à leur dire la terrible nouvelle, car ceux que l’on appelle ses proches ne sont pas prêts à entendre ce qu’il a à dire.

Crédit photo Brigitte Enguerrand

Crédit photo Brigitte Enguerrand

Perte et deuil d’une famille en fuite
« Juste la fin du monde » est une des dernières pièces de Jean-Luc Lagarce, écrite en 1990. L’auteur a écrit cette histoire de famille et de maladie alors qu’il savait lui-même qu’il était condamné à moyen terme. Dans un cadre familial, où il est difficile d’évoquer ses problèmes intimes, Lagarce plonge ses personnages dans l’absurde réalité de leur quotidien. Entre monologues, soliloques et échanges lapidaires, chacun peine à trouver un espace de parole sincère tant le vide, d’une attention sans intérêts, donne le vertige. Louis assiste, avec désolation, aux discours des membres de la famille qui ne prennent jamais en compte le revenant, ni les raisons pour lesquelles il est parti et celles pour lesquelles il est revenu.

Michel Raskine s’empare de cette œuvre d’une main de maître, pour restituer au texte, sa dimension intensément théâtrale. Il réussit à faire de cette langue très écrite, une parole entrain d’advenir, charnelle et vivante. Silences, regards, solitudes et moments d’angoisses forment un ensemble d’une étonnante vraisemblance. La scénographie affirme cette théâtralité que le texte porte en germe. Les acteurs/personnages, sont installés sur des chaises d’écoliers, reposant sur une estrade en bois, située devant le rideau de scène. Ils assistent au spectacle d’une vie en devenir, qui mène pourtant une véritable course vers l’abîme. Tour à tour, ils interviennent, investissant l’aire de jeu par leurs logorrhées qui taisent pourtant l’essentiel.

Les échanges sont denses et chargés d’une puissance émotionnelle forte, dans une belle proximité scène/public qui utilise un langage scénique résolument contemporain. Pierre-Louis Calixte (Louis), dont se dégage une certaine désinvolture parfois irritante, écoute, esquive, et tente en vain de se frayer un chemin parmi les mots qui lui échappent. Il est tout simplement vrai et touchant. Laurent Stocker (Antoine), colérique et de mauvaise foi, donne une fois de plus, ses lettres de noblesse au personnage qu’il interprète. Elsa Lepoivre (Catherine), toujours dans le compromis, belle, douce et élégante, rééquilibre sans cesse les emportements de son époux. Délicieuse Julie Sicard (Suzanne), montée sur ressorts et intimement convaincue que Louis l’arracherait à cette vie là. Catherine Ferran, (la mère de Louis) terrienne, digne et silencieuse, impose le respect par son immense talent. Muriel Mayette peut se féliciter de proposer une programmation qui joue la carte de l’innovation depuis quelques années déjà. La qualité est très souvent au rendez-vous.
« Juste le fin du monde » est publié aux Editions Les Solitaires Intempestifs.

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Juste la fin du monde (site web)
De Jean-Luc Lagarce
Mise en scène Michel Raskine
Décor Stéphanie Mathieu
Costumes Josy Lopez
Lumières Julien Louisgrand
Son Laurent Ménard
Vidéo Nicolas Faguet
Avec Catherine Ferran, Laurent Stocker, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Pierre-Louis Calixte

Du 26 octobre 2009 au 3 janvier 2010
En matinée à 14h et en soirée à 20h30

Comédie-Française
Place Colette,75001 Paris
[/slider]