A partir du 29 septembre, les poètes du monde se retrouvent à la Maison de la Poésie pour nous raconter le monde. Jacques Darras organise cette rencontre qui se révèle être un évènement inédit. Un colloque littéraire public qui a la prétention d’ouvrir la réflexion sur l’utopie européenne aux poètes qui confirmeraient à leur façon, l’intérêt des intellectuels pour cette question. Jacques Darras explique les enjeux de ces rencontres.

Quel est votre rôle dans ces rencontres qui débuteront le 29 septembre 2009 à la Maison de la Poésie ?
« Je suis, grâce à la complicité de Claude Guerre, à la fois le concepteur, l’organisateur et le médiateur qui rassemble tous ces poètes venus d’horizons européens divers. Dans le domaine de la poésie européenne mais aussi mondiale, mon expérience date d’une trentaine d’années. Je suis en contact avec un nombre considérable de poètes étrangers depuis que j’ai créé une revue littéraire (in’hui) dans les années 1978/79, qui m’a permis d’approcher l’ensemble des poètes européens contemporains de l’Europe de l’ouest, de l’est et du sud. J’ai donc acquis une expérience dans ces rencontres, ces traductions d’œuvres poétiques, ces échanges, ces voyages. Je fais partie des très rares poètes français qui affirme sans vergogne, ni bœuf sur la langue, que je me sens être un poète européen d’expression française. »

Qu’est-ce qui a motivé le projet de réunir des poètes autour de ce concept « Les poètes inventent l’Europe » ?
« J’ai d’abord voulu transformer l’hommage que me destinait Claude Guerre sous la forme d’un partage. Je ne pouvais envisager ce projet autrement qu’en invitant d’autres poètes à partager ma parole. Telle est ma manière de concevoir une mise en lumière. Depuis le début, ma démarche est ouverte aux autres et à l’écoute des autres. Pour ce projet, il s’agissait donc d’ouvrir un chantier, d’interroger les poètes sur leurs rapports à l’Europe ainsi qu’à leurs propres traditions poétiques. L’objectif étant à terme de se rendre compte que ces traditions sont opposées, parfois même dans une divergence absolue, ce qui nous permettra de réfléchir à l’incohérence de l’Europe d’un point de vue imaginaire et culturel profond. La poésie a en effet affaire aux racines du langage de chaque tradition et retravaille les mythes fondateurs, les images premières, tout ce qu’on appelle la culture de chaque nation de sorte que c’est sans doute le meilleur sismographe pour comprendre les tendances et évolutions d’une nation singulière à un moment donné. La poésie est un remarquable reflet de la manière dont les pays se conçoivent eux-mêmes vis-à-vis de leur culture, vis-à-vis de leur identité, de leur langue et vis-à-vis des autres. Dans ce domaine là, je pense que l’on assistera à des surprises. »

site webvisueldarrasCes rencontres avec les poètes européens permettent-elles de faire le point sur les productions en cours ?
« L’Europe se manifestait dans la sensibilité poétique au début du XXe siècle avec bien plus d’évidence, par l’entremise de la circulation de la parole et des arts. Matisse voyageait chez les « Cavaliers bleus » de l’expressionnisme viennois, Apollinaire transfigurait les éléments polonais et italiens au fond de lui en une sensibilité européenne absolument incroyable, Rilke est venu servir de secrétaire à Rodin. Autant on a le sentiment d’avoir un bassin d’échanges de sensibilités poétiques avant la grande déchirure de 1914/1918, redoublée par celle de 1939/45, autant aujourd’hui, dans le domaine poétique, on reste sur sa faim. On se demande à quoi correspond cette sorte de stagnation, ce repli sur chacune des traditions. A partir de septembre donc, sur la scène de la Maison de la Poésie, des poètes qui ont en commun de parler tous français vont se rencontrer, se parler et s’écouter pour la première fois. Ainsi le public pourra-t-il se faire une idée de ce qui traverse les poésies européennes et les singularités qui les caractérisent aujourd’hui. Ce projet est une première en France, car beaucoup de festivals font de la simple juxtaposition de poètes alors que notre propos consiste en l’échange d’une réflexion collective sur toutes ces particularités qui constituent la poésie européenne. Je me fait fort de conduire les échanges entre poètes et de les mener un peu là où je veux et où je ne veux pas, c’est-à-dire me laisser déborder par ces échanges, ce qui fera tout le sel de ces rencontres. »

Lorsque « Les poètes inventent l’Europe » est-ce avant tout un engagement artistique ?
« Je ne pense pas que l’engagement artistique puisse être dissociable de l’engagement politique. Il est impossible d’envisager que la littérature, la poésie en particulier, puisse se faire sans aucuns contacts avec le monde alentour. Alors que l’horizon politique bouge, qu’il y a une conscience politique de plus en plus réfléchie de ce que sont les souverainetés nationales comparées à ce que serait une souveraineté supra nationale, il semble curieux que les traditions littéraires ne semblent pas le moins du monde s’en soucier, comme si elles protégeaient chacune de façon illusoire leur individualisme national. »

Cela relève-t-il, selon vous, d’une crainte d’être aspirés par cette unité qu’impose l’Europe des nations ? Ne serait-ce pas un retour aux particularismes régionaux ?
« Oui, et ce sera une chose très intéressante à approfondir lors des rencontres à la Maison de la Poésie, parce que des éléments philosophiques centrifuges se sont développés dans les 30 dernières années autour de la notion de « différence ». Cette notion est en effet partie d’un refus des totalitarismes pour se voir progressivement récupérer par des partis politiques se situant à l’opposé du spectre d’où émanaient ces idées. On a donc une construction européenne ( politique, administrative etc…) qui essaie d’aller vers l’homogénéité mais qui favorise en son sein, la différence, la différenciation… tout ce qui contredit cette homogénéisation. On se retrouve dans un paradoxe, une contradiction, et la poésie me semble refléter plus que tout autre art cette contradiction. C’est cette question à laquelle je souhaiterais que les poètes réfléchissent lors de ces rencontres. Il est donc difficile, comme vous pouvez le constater, de séparer le projet politique de la poésie. En cela, la poésie semble être en retard par rapport à d’autres arts beaucoup plus communicatifs comme le théâtre qui est aussi beaucoup plus européen, ou celui de la musique, européenne par définition puisque translinguistique. D’un simple point de vue technique, le monde du théâtre est bien plus avancé, ne serait-ce par exemple que par son recours au système de sur-titrage lors des festivals. Rien de tel dans la poésie, qui dans ce domaine demeurer un art rudimentaire, ce qui est d’ailleurs très intéressant car la poésie prétend travailler « à langues nues », affronter la langue étrangère dans ce qu’elle a de plus périlleux, c’est-à-dire la traduction. La poésie touche à ce qui fait véritablement l’identité linguistique de chaque nation. »

Alors qu’au XVIIe siècle, Louis XIV missionne ses administrés pour parcourir les provinces afin d’étendre le droit, la langue française et les coutumes à tout le territoire, aujourd’hui on prône la différence. On observe donc un mode de fonctionnement a contrario de celui du Grand Siècle ?
« Il y a une peur historique liée aux volontés centralisatrices successives qui sont brutalement exprimées, de Louis XIV à Napoléon et à Hitler, et qui font que l’Europe d’aujourd’hui refuse viscéralement tout ce qui pourrait appeler et rappeler ces formes d’homogénéisation. Les Anglais sont redoutables dans ce domaine. Il faut entendre leurs « eurosceptiques » prononcer le nom de « Bruxelles » comme s’il s’agissait d’un état hobbesien, monstrueusement dictatorial. On peut comprendre que ce legs historique douloureux encourage les instances bruxelloises à insister sur ce qui contribue à faire un jeu de balance, lequel cependant, si l’on n’y prend garde, pourrait conduire à une forme de stagnation. »

Une stagnation que les formes de communautarismes d’aujourd’hui encouragent ?
L’Europe est un moteur qui n’a pas de souffle, qui monte des projets qui démarrent au quart de tour mais manquent cruellement d’invention et d’originalité. Ce défaut , il est bon de le mettre en lumière car tout le monde s’en plaint mais personne ne le définit comme tel. Il est certain que le récent projet de constitution européenne, par exemple, est fagoté comme l’as de pique et qu’on ne peut pas s’enthousiasmer pour un pareil projet. Les gens ne sont pas stupides, on ne peut pas les faire vibrer avec un préambule qui est le résultat de compromis, de compromissions, d’accords à la petite semaine… bref, cela n’a rien à voir avec une Déclaration des Droits de l’Homme ou d’une Déclaration d’Indépendance Américaine, c’est vraiment très mal conçu. C’est à ce moment que l’on se demande pourquoi les écrivains n’ont pas été sollicités pour pouvoir donner un souffle à ce projet. »

Selon vous, quels seront les points forts de ces rencontres et quels sont ceux qui feront débats ?
« Chaque tradition poétique européenne exposée constituera un temps fort en soi. Le débat le plus vif portera sans doute sur la question du lien entre la poésie et la politique, et ce sujet politiquement peu gratifiant pour l’imagination, l’Europe. Alors que nous ne sommes même plus conscients de l’exceptionnelle nouveauté du projet européen, transcendant toute guerre pour la souveraineté nationale, alors que ces dernières continuent d’éclater tout autour de nous dans le monde. Autrement dit l’inouï politique serait-il en avance sur les traditionalismes poétiques ? »

Les poètes inventent l’Europe
Rencontres sous la direction de Jacques Darras
Du 29 septembre au 14 novembre 2009

Maison de la Poésie
Passage Molière
157 rue Molière, 75003 Paris