Chronique d’une abdication collective et fin de « La République », la lente agonie d’un journal est annoncée.
Désespéré et nostalgique, Saturne doit faire disparaître son enfant, « La République » et avec elle, une certaine manière d’écrire l’Histoire. Victime de l’avilissement médiatique qui gangrène les quinzaines, son journal expire, causant le deuil d’une France incapable de se réinventer et qui enfante des crétins obéissants sombrant dans la médiocrité. Les rejetons du paternel sont les héritiers indignes de « La République », de ce qu’elle est devenue dans son plus triste témoignage. Saturne reconnaît la vérité de son legs en Ré, son fils illégitime qui a perdu sa main droite pour lui. L’Histoire va se poursuivre avec Ré, par lui, au prix d’une tragédie dévorante qui mêle le sang au sexe, la violence à la mort et la fatalité à la déraison.
Une fantaisie baroque
Saturne dévorait ses enfants, protecteur des semailles, il semble avoir veillé sur les plants d’Olivier Py. L’auteur et metteur en scène sort l’artillerie lourde de l’engagement artistique sans concessions. Une scénographie qui fait tourner la tête au rythme des mots qui, chargés d’une puissance émotionnelle forte, et scandés par un style déclamatoire exceptionnel de précision, font l’apologie de la Bible, des Grecs, d’Heidegger, de Claudel et bien d’autres encore. « Too much » fut l’expression consacrée par certains spectateurs à l’issue de la première représentation pour évoquer leurs impressions après avoir assister à 2h30 de grand spectacle. Ces visages de l’ombre appartiennent-ils à cette France qui enfante des crétins obéissants au diktat des nouvelles technologies qui privilégient l’immédiateté à la lente maturation intellectuelle, la quantité à la qualité ?
Certes, roboratif, le spectacle d’Olivier Py n’en demeure pas moins exceptionnel et époustouflant. Un théâtre du charnel qui fait l’apologie de la mort et de la cruauté dans un décor de brume d’un esthétisme confondant. Des gradins mobiles qui tournent comme les aiguilles d’une montre et tel Cronos, font avancer le temps, fauchant sur son passage, la douleur de ces personnages menant une quête éperdue vers leur tragique destinée. Un vieux bureau où s’entassent les piles de journaux, la boutique, d’un fossoyeur pythique, attenant au cimetière, un intérieur bourgeois éclairé par des lustres à pampilles, un petit appartement en étage dont la décoration impersonnelle met en lumière tous les abus qui s’y opèrent, une cabine téléphonique dévastée, le dos d’une baleine nageant en pleine mer, en somme autant de décors que la pièce suggère de situations qui peuvent certes faire tourner la tête mais qui relèvent de la grande aventure.
Les néons éclairant le plateau, ne cessent de rappeler les idées vagabondes, vers une forme de contemporanéité et découpent les silhouettes avec un érotisme à peine suggéré. Les acteurs qui interprètent ce morceau d’anthologie sont époustouflants. Bruno Sermonne, monstre du sacré, incarne un Saturne dévorant de talent et d’audace. Pierre Vial, fossoyeur pythique, tremble de rigueur et d’exactitude. Le « Silence » (Laurent Pigeonnat) impose un bruit sourd de vérité dramatique, espiègle, il poursuit son aventure avec autant d’amusement et de plaisir que Ré (Michel Fau) tout simplement exceptionnel. Simon (Philippe Girard) comme possédé, dévore les corps des deux jeunes hommes, Virgile et Nour, avec une passion poussée à l’extrême. Le jeune Nour (Frédéric Giroutru) fragile et touchant, franchit les obstacles de son personnage avec une aisance à couper le souffle. Virgile (Matthieu Dessertine) est la consécration de cette distribution. Exaltant un corps d’adolescent, caressé par une lumière douce, Matthieu Dessertine figure un modèle que le Caravage aurait pu peindre. Exact, juste, sincère et doué d’une diction irréprochable, le jeune comédien est entré dans la cour des grands pour leur dérober tout leur jeu. Paul (Nâzim Boudjenah) et Ans (Amira Casar) portent en gloire la folie trépidante de l’histoire qu’ils portent à bout de bras. Leur interprétation est aussi émouvante qu’étonnante et rythmée par les notes du piano de Mathieu Elfassi. Il est difficile de ne pas être insensible à autant de talents qui mènent un combat de tous les instants pour rendre au spectacle ce qui lui revient.
« Les enfants de Saturne » est une pièce publiée chez Actes Sud.
[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Les enfants de Saturne (site web)
De et mis en scène par Olivier Py
Lumière Olivier Py avec Bertrand Killy
Décors, costumes et maquillage Pierre-André Weitz
Musique au piano Mathieu Elfassi
Avec Nâzim Boudjenah, Amira Casar, Matthieu Dessertine, Mathieu Elfassi, Michel Fau, Philippe Girard, Frédéric Giroutru, Laurent Pigeonnat, Olivier Py, Bruno Sermonne, Pierre Vial,
Du 18 septembre au 24 octobre 2009
Théâtre de l’Odéon
Ateliers Berthier
Angle de la rue André Suarés et du Bd Berthier
75017 Paris
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