Douce, amère, tendre, lucide, franche, crue, savoureuse… Grisélidis possède, avant tout, un tempérament taillé à la pointe du couteau dont les nuances sont d’une extraordinaire richesse. Le bitume a forgé le caractère de cette pute qui confesse, sans détour, les putasseries de ses fonctions.

Mère de quatre enfants, tous artistes, comme elle se plaît à le rappeler, elle s’occupe des queues du fond du panier, celles qui, robustes mais impatientes, font jaillir la semence de leur solitude. Les besogneuses qu’il faut accompagner dans l’effort en explorant le fondement avec de la vaseline Monot (la meilleure comme le précise Grisélidis), les bouts souillés par la fange du prolétariat, les verticalités exotiques et colorées, conquérantes et abondantes et parfois les verges tendres de l’homme guidé par la pulsion animale de son chibre. Accueillante, à l’écoute et d’une étonnante sincérité, Grisélidis est un être de courage et de devoir et elle honore ses fonctions en vraie professionnelle. Péripatéticienne, c’est un métier dont il faut respecter la déontologie, les codes et les pratiques, ce qu’explique Grisélidis à Jean-Luc Hennig à travers une correspondance complice et révolutionnaire. En 1975, la prostituée encourage les filles de mauvaises vies à monter sur les barricades de l’indifférence pour réclamer la reconnaissance de leurs droits. Sa vie est un combat pour la justice, le plaisir et contre les propos moralisateurs d’une société qui inhibe les comportements pour mieux les manipuler. Du sexe et encore du sexe, un orgasme explosif vaut toutes les jouissances du monde.

visuelgriselidis2

Une belle leçon d’humanité
Née à Lausanne, Grisélidis Réal (1929-2005) passe son enfance en Egypte et en Grèce avant de s’inscrire aux Arts décoratifs de Zurich. D’une famille aisée, elle grandit à l’ombre d’une éducation sans tabous et poursuit de brillantes études. Elle s’amourache d’un noir américain pour lequel elle fait de la prison. Seule, avec ses enfants à élever, elle parcoure le trottoir au début des années 60 à Munich. Instigatrice de la « Révolution des prostituées » en 1975 à Paris, elle poursuit son action à Genève en 1977 pour réclamer la reconnaissance des droits des prostituées et lutte contre une société pétrie de morale judéo-chrétienne. Dans son appartement des Pâquis, elle crée le Centre International de documentation sur la prostitution et fonde en 1982, à Genève, l’association de défense des prostituées « Aspasie ». Femme de lettres et artiste peintre, prostituée engagée, Grisélidis incarne un personnage haut en couleurs, décédée en 2005, elle est enterrée plus tard non loin de Jean Calvin, son adversaire de toujours.

visuelgriselidis1-2

« C’est au milieu des putains que j’ai commencé à apprendre mon métier de chanteuse. » affirme Annie Papin qui interprète le rôle de Grisélidis. Ayant procédé à un découpage de la correspondance, entre Grisélidis et Jean-Luc Hennig (éditorialiste au journal « Libération » dans les années 80), pour donner matière à un spectacle musical, Annie Papin s’immisce dans les interstices du texte pour impulser des notes légères qui mettent à distance un vocabulaire poignant. Il y a du kurt Weil dans l’air lorsque la comédienne-chanteuse, vêtue de son vison et faiblement éclairée par la lueur du trottoir, entame la partition de l’hymne à la vie malgré tout. Un décor de fortune, un jeu d’une simplicité justifiée et nécessaire, rendent hommage à Grisélidis, putain devant l’éternel…
Une mise en scène efficace, juste et intelligente illustre la manière dont Régine Achille-Fould a saisi la sensibilité du personnage. Franche et sans détours, Annie Papin restitue une Grisélidis comme on aurait souhaité connaître dans un cadre aussi intimiste que celui de la salle du théâtre des Feux de la Rampe. Même si le discours de la pute au grand cœur exaspère parfois tant il est loin de celui des esclaves du sexe, Grisélidis parle avec une liberté de ton étonnante de ceux qui payent pour qu’elle leur donne du plaisir.

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"] Grisélidis, la catin révolutionnaire (site web)
Lettres et poèmes de Grisélidis Réal
Extraits de « Les sphinx » et « La Passe imaginaire » aux Editions Verticales
Mise en scène Régine Achille-Fould
Avec Annie Papin
Au piano Gabriel Levasseur ou Manuel Anoyvega
Lumières Charly Thicot

Du mardi au jeudi à 20h00
Théâtre les Feux de la Rampe
2 rue Saulnier,75009 Paris
Réservations: 01 42 46 26 19
[/slider]