Une inflation obsessionnelle
« Le chiffre est encore monté… » s’exclame Lerôdeur enchaînant les incursions répétées chez Elle, qui subit la coercition d’un enfermement vécue comme une fatalité. Harcelée par les invectives de Lavieille, enfermée dans une cage, Elle, s’étonne de tout, l’air candide, seul l’espoir de tout quitter pour une vie meilleure la tient en vie. Elle, attend le retour de son frère. Lavieille, dont le langage s’apparente à un franglais victime des vices de prononciation caractéristiques de l’enfance, verse dans une logorrhée incisive dont elle se sert comme une arme pour affronter tout ce qui vient de l’extérieur. Un nourrisson que l’on ne nomme pas, demeure une énigme en suspens soulevant parfois des interrogations. Elle, est seule, hantée par les délires paranoïaques de Lerôdeur qui ne cesse de fuir la réalité en rappelant la menace du chiffre qui ne fait qu’augmenter. Dans un temps indéterminé, au milieu de nulle part, ces personnages souffrent d’un manque à gagner, d’espoirs vains ou voués à l’échec. L’extérieur incarne une menace pesante pour ces prisonniers du chaos existentiel dont ils sont les acteurs et spectateurs. Laveugle, accompagné de son chien, frappe à la porte de ce lieu qui tend la main au désespoir. Jeté sur les routes en raison de son infirmité, ayant connu la faim, il erre ça et là à la rencontre du bon samaritain qui lui offrira un endroit où se reposer. Jésus-Christ des temps modernes, il est porteur de la bonne parole dans un univers virtuel ou tout est sans cesse réinventé.
« Une compagne jalouse »
Réalisant une partition aux tonalités métalliques, dans laquelle les mots deviennent des armes malgré eux, René Zahnd, donne corps à des personnages qui évoluent dans un univers proche de celui de Beckett. Un style simple mais efficace trahit toute la violence du propos par des mises en abîmes qui donnent le vertige. Des lieux improbables, des rapports humains d’une étonnante virtualité portent en germe la dimension dramatique du propos. En dépit de l’apparente absurdité que les dialogues étayent, l’auteur force la main à la cruauté de la tyrannie. Il ne se contente pas d’écrire des mots pour échafauder un édifice dont la solidité s’envisage comme la promesse d’une réalisation valable, mais entretient une dualité créatrice avec l’écriture qui le mène sur les chemins de la passion. Son voyage en Afrique l’a encouragé à produire des textes simples dont la violence révèle le choc des images auxquelles il a été confronté. « Bab et Sane » se retrouvent entre les mains d’un dictateur mégalomane alors que dans leur lointaine patrie, le tyran vient d’être renversé. Gardiens de cette propriété, ils ravivent les souvenirs d’un monstre de cruauté qui prendra possession de leur esprit. Cette pièce, jouée jusqu’au 28 juin 2009 au Théâtre Vidy-Lausanne, se révèle être un succès consacré.
Le Chiffre
Suivi de Bab et Sane
De René Zahnd
Editions Actes Sud
18 rue Séguier, 75006 Paris
http://www.actes-sud.fr/











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