La comédie de la vie quotidienne
Donna, une ménagère soumise aux contraintes asservissantes du quotidien, satisfait les besoins pratiques d’un mari, Franck, dont la crudité du verbe et la rusticité du geste font de lui l’homme idéal pour partager des moments virils devant un match de football en buvant de la bière. Une belle-mère bienveillante, hante le domicile conjugal et se livre à un persiflage d’une redoutable trivialité afin d’échapper à la solitude qui la menace. Le couple reçoit un ami à dîner, une occasion de se laisser déborder par ses pensées inavouées, qu’il semble indélicat de formuler à voix haute. C’est en tissant le fil anodin de la conversation, avec une anxiété accrue, que les personnages empruntent les chemins de l’inattendu, ceux de leurs « kvetchs », ellipses salvatrices qu’un regard inanimé peut trahir.
L’envers du décor
Le théâtre de Steven Berkoff est « barbare », violent, excessif, impudique, il ne laisse rien au hasard afin de mieux saisir la cruauté du moment. Cette écriture, résolument jubilatoire, ne laisse aucun répit à ses personnages que l’auteur traque, frustre, angoisse, dont il exacerbe les douleurs anxieuses les plus indicibles. Berkoff met une galerie de portrait à l’épreuve du non-dit qu’il rend audible grâce aux « kvetchs » qui torpillent les dialogues avec une étonnante efficacité. Quatre personnages, le couple, la mère, l’ami (rejoint plus tard par un autre) kvetchent à loisir, truffant leurs conversations chétives et convenues, de monologues révélateurs de leurs angoisses au seuil de leurs désirs frustrés. L’amertume, la rage, la détresse sont libérées dans un chassé-croisé entre le réel et le fantasme par l’entremise de ces « kvetchs » qui font entendre tout haut ce que les personnages pensent tout bas. La pièce dresse le portrait d’une société gangrenée par l’hypocrisie et le non-dit étouffant l’existence bridée de ceux qui vivent aux rivets des interdits et des conventions sociales qu’il est nécessaire d’observer. Partagés entre le besoin de reconnaissance et leurs réelles envies, ils étouffent, prisonniers d’une société avide de rendement et de performance, encourageant la compétitivité et privilégiant la quantité à la qualité. Les « kvetchs » sont des cris de détresse, d’angoisse adressés à soi-même, aux autres, à ceux qui doivent entendre la réalité du propos entretenu par la magie perverse de la bienséance. Oscillant entre la comédie, le vaudeville et le drame existentiel, « Kvetch » est une pièce forte, puissante et dédiée à tous ceux rongés par l’angoisse.
Steven Berkoff, né à Londres en 1937, est comédien de théâtre et de cinéma, dramaturge reconnu et metteur en scène. Ses œuvres ont été jouées dans de nombreux pays. Cette trilogie, « Greek », « Kvetch » et « Décadence » est marquée par la vitalité, l’humour noir et la satire. « Greek » (A la grecque) évoque le mythe d’Œdipe transplanté dans la Grande-Bretagne en pleine dérive de Margaret Thatcher. « Décadence » est une comédie violente et cynique sur les désirs et l’intolérance de la « high society » à travers le jeu de rôle d’Helen et Steve, deux aristocrates adultères.
« Kvetch » sera représentée au Théâtre du Lucernaire à partir du 17 juin 2009.
Kvetch
De Steven Berkoff
Traduit de l’anglais par Geoffrey Dyson et Antoinette Monod
Editions Actes Sud
18 rue Séguier
75006 Paris
http://www.actes-sud.fr/











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