Quelle angoisse !!!
Asservie aux contraintes du quotidien de la ménagère modèle, Donna satisfait les besoins pratiques d’un époux, Franck, ayant érigé son activité professionnelle en un idéal de vie afin d’échapper aux douloureuses réalités de ses angoisses. La crudité de son vocabulaire ainsi que la rusticité de ses gestes font de Franck le modèle repoussoir du compagnon aimant, un mari fantôme pour une épouse hantée par des désirs frustrés. Une belle-mère bienveillante, envahit le domicile conjugal et se livre à un persiflage d’une redoutable trivialité afin d’échapper à la solitude qui la menace. Afin de parachever cette composition aux tonalités névrotiques, le couple reçoit un ami de Franck à dîner, Hal, un grand angoissé dont le surmoi est foncièrement désordonné. C’est autour de la table que les lieux communs s’échafaudent au même rythme que les « kvetchs » qui torpillent les interstices de la conversation faisant place aux aveux d’une redoutable cruauté pour une galerie de portraits rongée par l’anxiété. Georges, patron de Franck et amoureux de Donna, ne tarde pas à compléter ce quatuor qui verse dans la dissonance aigu. Les personnages empruntent, dès lors, les chemins de l’inattendu, ceux de leurs « kvetchs », ellipses salvatrices qu’un regard inanimé peut trahir.
Nous avons les moyens de vous faire parler
Le théâtre de Steven Berkoff est « barbare », violent, excessif, impudique, il ne laisse rien au hasard afin de mieux saisir la cruauté du moment. Cette écriture est résolument jubilatoire, elle ne laisse aucun répit à ses personnages que l’auteur traque, frustre, angoisse et dont il exacerbe les douleurs anxieuses les plus indicibles. Berkoff met une galerie de portraits à l’épreuve du non-dit qu’il rend audible grâce aux « kvetchs » qui fustigent les dialogues avec une étonnante efficacité. Les « kvetchs » sont des cris d’angoisse adressés à soi-même, aux autres, à ceux qui doivent entendre la réalité du propos entretenu par la magie perverse de la bienséance. Oscillant entre la comédie, le vaudeville et le drame existentiel, « Kvetch » est une pièce forte, puissante et dédiée à tous ceux rongés par l’angoisse.
Ludovic Pacot-Grivel réussit un pari ambitieux, celui de mettre en scène une pièce, peu, voire pas représentée et construite de manière atypique. Sa mise en scène est simple, d’une grande efficacité, elle est respire l’intelligence d’un texte maîtrisé d’une main de maître. Maniant l’ellipse avec une habileté toute exceptionnelle, Pacot-Grivel investit l’espace avec élégance, tout relève de la suggestion et fait preuve d’un réalisme absolu sans jamais tomber dans une dimension caricaturale ou trop prévisible. Le metteur en scène effectue un arrêt sur image afin de libérer les « kvetchs » de l’inconscient collectif qui les retient prisonniers. Un rythme soutenu entraîne les comédiens dans une véritable course tragi-comique, ponctuée de pauses plus ou moins longues, pendant lesquelles une liberté de parole s’installe de manière fugitive mais exutoire. Un fauteuil, quelques tabourets et un lampadaire constituent l’intérieur d’un couple d’américains moyens accueillant des convives à dîner autour d’une table suggérée par une immense nappe blanche dont les comédiens se recouvrent pour se livrer aux joies de la conversation. Cette nappe sert aussi à figurer le lit conjugal dans lequel Franck et Donna se livrent à un coït qui gagne en consistance à mesure que les « kvetchs » libèrent le fantasme si bien refoulé. Les costumes sont d’une ringardise absolue, et à l’image de cette société à mi chemin entre « Madame Seb » et celle du rêve américain corrompu par le mauvais goût et l’art de donner l’exemple. Le col roulé gratte, les couleurs criardes s’imposent, les pantalons ajustés à la taille finissent en pattes d’éléphant, les tailleurs sentent la naphtaline, l’ensemble est anxiogène et sert la cause du texte avec beaucoup d’intelligence. Une distribution talentueuse fait honneur à un texte difficile pour lequel les comédiens ne peuvent faire l’économie d’une tension accrue d’un bout à l’autre de la pièce. Maîtrise du rythme, sincérité et justesse sont les maîtres mots de cette production étonnante.
Kvetch
De Steven Berkoff
Mise en scène Ludovic Pacot-Grivel
Avec Charlotte Laemmel ou Marjorie de Larquier, Prune, Yann de Monterno, Renaud Benoit, Serge da Silva
Du 17 juin au 5 septembre 2009
Du mardi au samedi à 20h00
Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris
http://www.lucernaire.fr
Réservations : 01 45 44 57 34