Une Médée magistrale

Une Médée magistrale

medee-interviewLa simplicité au service du talent…

Chapeau sur la tête. Maquillage et rouge à lèvres discret. Modestie et élégance incarnées. Elodie Navarre, actrice de cinéma et comédienne de théâtre, est à l’affiche jusqu’au 14 juin de « Médée » d’Anouilh mise en scène par Ladislas Chollat. Dès 16 ans, elle débute sa carrière cinématographique aux côtés de Jean Rochefort dans « Clara et le juge ». Et poursuit en parallèle et jusqu’à aujourd’hui une carrière au théâtre et à la télévision. Rencontre avec une comédienne aux multiples facettes.

Quel est votre parcours ?
« J’ai commencé par hasard et continué par amour. A 16 ans, je n’étais pas une comédienne confirmée au cinéma. Puis j’ai continué avec le théâtre et là j’ai vraiment adoré. Au début, j’ai accepté ce qu’on me proposait et découvert différents univers. »

Et si vous aviez un rôle à retenir ?
« Ce serait celui de Camille dans « On ne badine pas avec l’amour ». Je suis très sensible à la belle langue. Cela me fascine. Des auteurs comme Molière, Shakespeare. Et là, avec Musset, j’ai eu vraiment envie de faire de la scène. »

Et le théâtre contemporain ?
« Je connais le théâtre de Florian Zeller. J’ai joué aussi une pièce de Donald Margulies. Au cinéma on est beaucoup morcelé. Cela déconstruit une histoire. Ce peut être frustrant. Alors qu’au théâtre, on construit une histoire dans son intégralité. Tous les soirs, ça évolue. Avec une énergie différente. »

S’il y avait un choix à faire entre théâtre et cinéma ?
« Cela déprendrait uniquement du texte et du rôle. »

Le fait de jouer, jeune, Médée vous a-t-il donné quelque crainte pour l’interpréter ?
« Je me suis dit qu’il était incroyable de penser à une Médée jeune. Il y a eu Sarah Bernard, Isabelle Huppert qui ont joué les versions d’Euripide ou Sénèque. Quand j’ai lu celle d’Anouilh, je me suis dit que Médée pouvait avoir à 20 ans une histoire d’amour qui aurait duré 10 ans. Et avoir des enfants. Je me suis projetée dans Médée. Sans mettre de distance. Il fallait que je me jette dedans sans y penser et tout donner. »

Sur quoi vous êtes-vous nourrie pour bâtir le personnage ?
« J’ai une énergie de révoltée. Je me bats pour des choses qui me paraissent juste. Je n’ai pas peur. Dans Médée, il fallait que je mette cela. Il fallait se sentir un peu pouilleuse. Totalement délaissée. Chose que je ne suis pas dans la vie. J’ai des amies qui dans une histoire d’amour se sont perdues. Et je vois ce que cela peut faire comme ravages. Je me sens assez forte pour les incarner. J’ai envie de raconter l’histoire des autres. Des histoires extrêmes. J’aime l’idée de les amener sur scène. »

Quand Ladislas Chollat vous a proposé ce rôle, que vous a-t-il dit ?
« J’ai travaillé avec Ladislas, il y a 10 ans. Il était l’assistant de Gildas Bourdet. Quand je suis sorti du conservatoire, j’ai passé l’audition d’une jeune première pour « Les fausses confidences » de Marivaux. Gildas m’a engagé. On a joué à Marseille. J’ai eu un très grave accident. J’ai dû rompre mon contrat. Ladislas m’a raccompagnée à la gare et m’a dit « Un jour je serai metteur en scène. Je sais que ce que tu vis là est dur mais un jour je t’engagerai ». Huit ans après, en 2007, il m’a appelé et m’a dit « Je vais monter Médée d’Anouilh, est-ce que tu veux la jouer ? Ce sera pour 4 jours à Beauvais. Je ne sais pas si un jour on la jouera sur Paris ». Et comme je me suis toujours souvenu de cette histoire, quelqu’un qui fait cela, on le suit, on ne réfléchit pas. »

Vous l’avez joué il y a 2 ans au théâtre du Beauvaisis. Le rôle a évolué ?
« Enormément. J’avais une idée extérieure de Médée. Une idée de la douleur. Et durant ces 2 années, j’ai appris à contenir les choses. A ne pas exploser. Ce qui donne une maturité à mon jeu. Si on me proposait ce rôle à 40 ans, j’aurais ramassé encore plus. »

Ladislas Chollat vous a-t-il aussi donné la possibilité de faire évoluer le personnage ?
« Complètement. Il me demande des choses et je propose. Il essaie de me comprendre. On arrive toujours à un accord. Un jour, il m’a dit « Ok, tu es une bonne élève. Maintenant, je veux que tu sois désobéissante. Montres-le moi ». Pour Médée, j’ai compris qu’il fallait être soi. »

Quels sont les rapports que vous avez avec lui ?
« Il est extrêmement précis. J’écoute énormément ce qu’il dit. Je me sens libre. Il fait partie de ces gens qui vous portent et qui vous font explorer ce qu’il y a en vous. On a un rapport de confiance. Il sait que j’irai jusqu’au bout et je sais qu’il ne me lâchera pas. »

Médée aujourd’hui a quel visage pour vous ?
« Ladislas pense que la société crée ses propres monstres. Ça a été une étape importante pour mon jeu. A force de se sentir de côté, les gens peuvent passer de l’autre côté. Se révolter et cramer des bagnoles. Une femme à force de désespoir peut commettre un infanticide. La société, en n’acceptant pas les gens dans leur douleur, en fait des monstres. Il faut imaginer que Médée a tout quitté. Pour un homme. Qui l’a quittée ensuite. Elle n’est plus rien. Et est rejetée de partout. Le seul lien qui lui reste ce sont ses enfants. Elle les tue par désespoir et non par infanticide. Désespoir de ne pas y arriver, de se sentir rejetée. Pas aimée. Pas comprise. C’est ce qu’on a voulu montrer. »

Vous êtes-vous inspiré des œuvres de Sénèque, Euripide… ?
« Des deux. J’ai aussi regardé le film de Pasolini avec Maria Callas. Je l’ai trouvé magnifique. Il m’a fait comprendre une chose. Que l’amour de Médée est divin et que celui de Jason est humain. C’est sa vie qu’elle a mis en jeu. C’est sa spiritualité. Son âme. C’est une dimension qui est injouable parfois. »

Entre votre début de carrière, il y a 13 ans, et Médée aujourd’hui, avez-vous évolué dans la perception que vous aviez du théâtre ?
« Oui. J’ai compris qu’on était vraiment porté par les metteurs en scène. Au cinéma aussi. Il y a des gens qui donnent un sens aux choses. Avec une idée très précise. Je crois qu’avec les années, je suis plus portée à faire des choses qui ont du sens. »

Avez-vous un rôle que vous souhaiteriez jouer ?
« Je n’en ai aucune idée. Mais j’ai envie de faire du Shakespeare. »

Quels sont vos projets ?
« J’attends deux réponses importantes pour le cinéma. Dont un Agatha Christie. Et pour le théâtre, j’ai des propositions mais je n’ai pas encore fait de choix. »

La critique de Médée sur théâtrorama

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