Trois jours durant à Thessalonique, à la mi-avril 2008, artistes, collaborateurs, critiques et journalistes se sont réunis à l’occasion de la remise du prix Europe pour le théâtre, autour de l’œuvre de Patrice Chéreau, metteur en scène et réalisateur, qui présentait à cette occasion, avec Dominique Blanc, une lecture de « La Douleur » de Marguerite Duras. Certains entretiens ont été regroupés et complétés de textes envoyés par des invités qui n’avaient pu se rendre à ce rendez-vous. Une rencontre avec Patrice Chéreau achevait le cycle de ces rencontres. Georges Banu et Clément Hervieu-Léger qui ont organisé ces interventions ont ici rassemblé leur contenu en deux temps : la parole de l’homme du jour, puis les témoignages de ceux qui le côtoient dans son travail autour de trois axes : le jeu (au théâtre comme au cinéma), le travail scénique (scénographie, mise en scène, répétition) et la réflexion (avec les contributions de « spectateurs avertis » qui le suivent de longue date). Ces textes sont accompagnés d’un cahier iconographique retraçant chronologiquement les mises en scène les plus marquantes de son parcours et suivis de repères bibliographiques (dont la liste de tous ses spectacles – théâtre et opéra – et films. Rencontre avec une personnalité aussi importante que talentueuse du paysage théâtral.
Qui a choisit le titre du livre qui vous évoque « J’y arriverai un jour » ?
« On m’en a proposé trois et en lisant le texte de l’ouvrage c’est celui-ci que j’ai préféré. »
Et pour quelle raison ?
« Bien, je crois que cela me ressemble. « J’y arriverai un jour » n’est pas une question de doute, mais de travail, d’exactitude de souci de s’améliorer. C’est aussi l’envie d’être plus exact et ne pas me reposer sur des recettes. »
L’ouvrage débute par un entretien entre vous et Georges Banu, puis la structure du livre se compose en trois parties : Travailler, Jouer, Réfléchir. Trouvez-vous que ce triptyque vous caractérise assez bien ?
« C’est surtout, enfin j’imagine, ce n’est pas moi qui a fait ce livre, une façon de regrouper tous les intervenants dont certains étaient à Thessalonique avec moi et d’autres pas, comme Pascal Gréggory par exemple. Mais ces trois verbes utilisés dans ce livre me plaisent assez. »
Lorsqu’on lit cet ouvrage on découvre ou redécouvre un Patrice Chéreau en perpétuelle réflexion, toujours en action, ne cessant jamais de travailler. Pensez-vous que cette image est justifiée ?
« J’aime bien travaillé… J’aime beaucoup travaillé. Je pense qu’il faut beaucoup travaillé pour obtenir des résultats. J’ai du plaisir à travailler. Plaisir et travail ne dissocient pas. Le travail fait partie de ma vie et m’aide à vivre. »
Dans cet ouvrage, vous vous posez la question de la nécessité de faire du théâtre aujourd’hui et citez en exemple Jean Vilar qui savait faire venir au théâtre des gens qui n’en avaient pas l’habitude. Pensez-vous qu’aujourd’hui la situation est renversée et que le théâtre n’est plus réservé qu’à une élite ?
« Non, pas du tout. Je pense que les enjeux à l’époque de Jean Vilar étaient plus clairs. La décentralisation était une démarche neuve, le fait de faire des spectacles populaires et d’aller chercher un public nouveau était une idée neuve. Aujourd’hui ce public est atteint et il faut se redonner des objectifs. Le théâtre à l’époque de Vilar s’épanouissait dans un contexte plus simple qu’aujourd’hui où il est bouffé par la télévision et les nouveaux médias. »
La télévision se serait-elle substituée au théâtre ?
« La télévision et maintenant internet sont des choses qui transforment radicalement l’idée même de théâtre, de divertissement, de sortir le soir. Le fait que l’on amène des images chez les gens crée un autre type de consommation et donc d’autres habitudes, mauvaises souvent. Pour le cinéma c’est le même problème, dès lors que les gens ont payé leurs places, ils peuvent s’asseoir et faire autre chose, téléphoner etc… Par ailleurs, le théâtre doute de lui-même, les gens qui avaient travaillé à l’époque de la décentralisation doutent d’eux-mêmes, du public. Nous sommes dans une époque où il faut repenser le tout, mais je ne sais pas comment car cela fait longtemps que je ne fais pas de théâtre et que je ne dirige plus de théâtre. »
Vous disiez précédemment qu’il faut se redonner des objectifs. Pensez-vous que cela soit une nécessité et dans quelle mesure ?
« Oui, je crois qu’il est nécessaire de redéfinir des objectifs et qu’il bien de toujours se reposer la question de la nécessité du théâtre. Il ne faut pas considérer que cela va de soit et que cela est naturel de faire du théâtre, ni que les gens y aillent. Ce qui veut dire qu’il faut être exigeant sur les auteurs, sur ce que l’on veut raconter et créer un vrai désir. »
Le désir de découvrir un spectacle dont on nous a parlé, ou que l’on a beaucoup apprécié ?
« Oui, le désir de découvrir un texte, un auteur, une histoire qui est racontée de transmettre quelque chose qui est de l’ordre du plaisir. »
Vous avez donc là un rôle de passeur en quelque sorte ?
« Dans le meilleur des cas c’est ce qu’il peut se passer. »
Dans cet ouvrage vous évoquez votre travail avec Bernard-Marie Koltès et la nécessité de travailler avec un auteur contemporain vivant ? Pour quelles raisons ?
« Tout le monde sait que cela est essentiel, mais je dis cela car dans ma carrière, j’ai un peu tardé à le faire. J’ai monté beaucoup de classiques, mais j’ai découvert un peu tard le plaisir, la peur et le risque de monter un auteur contemporain. »
Comment se passe la rencontre entre deux univers, c’est-à-dire le votre et celui de l’auteur contemporain ?
« Il faut d’abord apprendre à se connaître, découvrir son écriture, comprendre pourquoi elle est si différente des autres, comprendre pourquoi au début on n’a pas compris. On est toujours très respectueux d’un auteur qui n’a jamais été joué car vous êtes le premier à le monter et à le faire connaître ce qui crée plus de responsabilités. Alors, que lorsque vous montés un classique, il a déjà été monté vingt fois, massacré ou honoré vingt fois etc… c’est donc moins grave si l’on se trompe. »
Vous refuser de vous installer dans une forme de confort, d’habitudes. Pour quelles raisons ?
« Il faut avancer et je refuse de m’installer dans toutes formes de confort quel qu’il soit. Je suis influencé par ce que je vois. Je suis capable de copier plus facilement que de reproduire. Et puis, à chaque fois il y a une alerte qui se déclenche en me disant « Attention, ça tu l’as déjà fait ! ». »
Vous êtes donc en état d’observation permanent ?
« Je me méfie de moi de façon permanente. »
Que voulez-vous dire par là ?
« Jouer la carte de la vigilance, se mettre en danger, ne pas céder à la facilité. »
Est-ce que le mot exigence peut vous caractériser ?
« Oui, on essaye toujours d’être le plus exigent possible pour éviter de se répéter, être à l’écoute, aller vers des choses auxquelles ont n’a pas touché. »
Dans cet ouvrage, le témoignage de Richard Peduzzi est particulièrement touchant. Il raconte votre rencontre en 1967 de manière très romancée et explique ses rapports de travail qu’il a eu avec vous. Cette rencontre apparaît comme quelque chose de magique, elle ressemble presque à une rencontre amoureuse. Qu’en pensez-vous ?
« Richard Peduzzi écrit très très bien, et cette rencontre qu’il évoque nous n’en avions pas notion à l’époque. Elle s’est faite simplement et on s’est choisit mutuellement je pense. Elle a été magique et elle l’est toujours puisque nous sommes toujours amis. Le plus formidable c’est que nous continuons à travailler ensemble et que cette rencontre a eu lieu il y un peu plus de quarante ans. C’est rare d’avoir toujours le plaisir de travailler avec quelqu’un que l’on a connu lorsque l’on avait vingt ans. J’aime les décors que Richard Peduzzi me propose et j’aime les espaces qu’il exploite. Du coup, notre collaboration n’est pas très compliquée. Je suis toujours admiratif que cette collaboration continue. »
Patrice Chéreau est actuellement en tournée avec plusieurs lectures sur scène de textes non théâtraux : « La Douleur » de Duras, interprétée par Dominique Blanc et « Coma » de Guyotat, par lui-même, sous la direction de Thierry thieü Niang.
Il vient de reprendre « Tristan und Isolde » de Wagner pour la réouverture de la Scala à Milan et prépare actuellement son prochain film « Persécution ».
Patrice Chéreau
J’y arriverai un jour
Ouvrage réalisé par Georges Banu et Clément Hervieu-Léger
Editions Actes Sud
18 rue Séguier
75006 Paris
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