Une partie du tout

En 1943, dans un pays d’Europe centrale au gouvernement aristocratique, les divergences à l’intérieur du parti communiste clandestin portent sur la nature du front uni.

D’un côté Louis et Olga, de l’autre Hoederer, de la bourgeoisie nationale résistante, qui veut imposer la ligne d’alliance avec Karskiet, et le prince Paul, de l’aristocratie profasciste. Hugo, jeune intellectuel, qui rêve d’action violente et de reconnaissance, est volontaire pour exécuter Hoederer, sur ordre de Louis. Pendant dix jours, hébergé comme secrétaire chez Hoederer avec Jessica, sa « femme-enfant », il tergiverse, finit par considérer Hoederer comme un père symbolique, convaincu de la justesse de sa ligne. À cause de ces relations affectives, lorsque Hugo tue Hoederer surpris enlaçant Jessica, ce crime apparaît comme passionnel. Hoederer, mourant, propose d’ailleurs lui-même cette version.

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Une longue confession
Sartre a encadré cet épisode de 1943, mis en scène dans les cinq tableaux centraux, par deux tableaux de 1945 constitué du récit-confession de Hugo, sorti de prison, à la camarade Olga, et présenté en flash-back. Le spectateur sait comme elle ce que Hugo ignore : la ligne officielle est maintenant celle de Hoederer et l’exécution immédiate de Hugo, témoin gênant, est programmée par Louis. Olga, amoureuse, veut montrer que Hugo est « récupérable » par le parti. Au terme de ce sursis de trois heures, où Hugo analyse ses motivations ambiguës, Olga sait le crime passionnel. Mais, refusant cette falsification stalinienne de l’histoire qui fait de Hoederer un héros et nie l’ordre donné en 1943 de le liquider, Hugo affirme le primat du moral sur une certaine politique, décide d’assumer son acte comme politique : allant au-devant des tueurs, il s’affirme « non récupérable ».

visuelmainsales2 Guy-Pierre Couleau signe une mise en scène épurée qui donne à entendre la voix d’un auteur dont la littérature abondante met en lumière la question de l’engagement politique dans un contexte qui se révèle être tout à fait d’actualité. Le metteur en scène maîtrise le sens des nombreuses ruptures de rythme que le texte de Sartre porte en filigrane. Il orchestre cette composition avec intelligence et une quête de la vérité absolue, en invitant les comédiens à s’engager dans une aventure dramatique sans concession. Les ellipses puissamment comiques que véhicule le texte sont valorisées avec une certaine élégance sans jamais tomber dans le grotesque. Guy-Pierre Couleau plonge ses personnages dans une ambiance intimiste, un huis clos où règne la suspicion, la peur et la soumission.

Une faible luminosité obscurcit un intérieur inhospitalier, gêné par une omniprésence inquisitrice : le Parti. Un mobilier d’une extrême simplicité, incarnant la neutralité d’un lieu caractérisé par la transgression, se meut au fil des scènes, en une somme d’objets désincarnés. Un lit, que les comédiens déplacent à l’aide de roulettes, dessine le lieu dans lequel Hugo fomente son exaction. Quelques valises anciennes libèrent la parole du temps en ouvrant le champ des possibles vers un avenir incertain. Tables, bureaux, chaises et objets divers sont relégués à leurs dimensions fonctionnelles pour circonscrire l’espace corrompu par l’engagement de ceux qui le parcourent.

C’est avec une puissante habileté que les comédiens s’approprient cette œuvre longue, difficile et dans laquelle le manque d’actions fait souvent défaut à l’interprétation. Ils portent le texte en gloire avec une facilité apparente, livrant généreusement au public leur engagement total pour une pièce lourde à porter d’un bout à l’autre sans éprouver la lassitude. Malgré une diction aléatoire, Nils Öhlund (Hugo) investit, avec une certaine élégance, la sensibilité de son personnage. Fin, touchant et juste, il compose et restitue avec une grande intelligence toute la complexité d’Hugo. Une complicité partagée avec sa partenaire de jeu, Anne Le Guernec (Jessica), légitime la justesse des notes comiques du texte que la comédienne s’approprie avec une légèreté toute exceptionnelle. La silhouette mince et le visage émacié de Gauthier Baillot, investissent avec une justesse étonnante, un Hoëderer poignant et tourmenté. L’ensemble des comédiens participent à cette belle aventure, avec un engagement sans concession, qui se révèle être une réussite absolue.

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Les mains sales
Jean-Paul Sartre
Mise en scène de Guy-Pierre Couleau
Avec Gauthier Baillot, Xavier Chevereau, Michel Fouquet, François Kergourlay, Flore Lefebvre des Noëttes, Anne Le Guernec, Nils Öhlund, Olivier Peigné, Stéphane Russel,
Scénographie Raymond Sarti
Costumes Laurianne Scimemi
Lumières Laurent Schneegans
Musique Philippe Miller
Vidéo Michel Fouquet
Du 7 au 30 mai 2009
Du mercredi au samedi 20h00, mardi 19h00, matinées exceptionnelles le dimanche 17 mai à 16h00 et le samedi 30 mai à 15h00
Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet
Square de l’Opéra Louis Jouvet
7 rue Bourdreau
75009 Paris
http://www.athenee-theatre.com/
Réservations 01 53 05 19 19
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