L’intelligence sensible au service de l’art
Clément Poirée a mis en scène au Théâtre de la Tempête « Kroum, l’Ectoplasme » en 2004 et « Meurtre » d’Hanokh Levin en 2005. Collaborateur artistique de Philippe Adrien : « Œdipe » de Sophocle, « Ivanov » de Tchekov, « Don Quichotte » d’après Cervantès, « La Mouette » de Tchekov, « Le Procès » d’après Kafka, « Yvonne Princesse de Bourgogne » de W.Gombrowicz, « L’ivrogne dans la brousse » d’après Amos Tutuola, « Le Roi Lear » de Shakespeare, « Le Malade imaginaire » de Molière. Metteur en scène du « Jardin enchanté » des « Drôles de petites bêtes » d’après A.Krings, spectacle pour enfants. Assistant de Philippe Adrien au Conservatoire national (CNSAD) pour l’année 2000-2001. Assistant à la mise en scène de Chantal Bronner sur « La Double Inconstance » de Marivaux, il réalise une mise en scène de maître au Théâtre de la Tempête d’une pièce de jeunesse de Brecht « Dans la jungle des villes ». Rencontre avec un jeune metteur en scène au talent prometteur.
Quelle est votre formation ?
« Ma formation est étrange et zigzagante, car j’ai fait des études dites traditionnelles et puis par le biais de quelques expériences en amateur, je me suis orienté vers le théâtre. Puis, j’ai demandé de faire un stage avec Philippe Adrien auprès de qui je me suis formé à tout point de vue. A partir du « Roi Lear », j’ai eu la chance d’être son assistant et c’est comme cela que j’ai appris mon métier. Je n’ai pas de formation d’acteur et c’est donc par le plateau et tout ce que l’on peut y apprendre que j’ai acquis mon expérience professionnelle. Par ailleurs, suivre des répétitions de Philippe Adrien est un grand apprentissage par rapport à tout ce qu’il s’y passe. Philippe Adrien m’a, par la suite, invité à suivre ses cours au conservatoire ce qui m’a permis de parfaire ma formation. »
Peut-on dire que vous êtes un parfait autodidacte ?
« Je ne sais pas si on peut dire cela, car le théâtre est un point de rencontre de beaucoup de cultures différentes et j’avais un bagage bien à moi. De plus, j’ai beaucoup appris par la pratique et pour les arts vivants il n’y a rien de plus formateur. J’ai aussi été bien entouré par des comédiens, metteur en scène et des gens de la technique qui m’ont accompagnés dans ma professionnalisation et en cela on peut dire que j’ai eu la chance d’avoir beaucoup de parrain et marraine. »
Avez-vous eu le choix de la distribution des comédiens que vous dirigez ?
« Oui, j’en ai tout à fait eu le choix d’autant que la distribution pour cette pièce, « Dans la jungle des villes » me tenait à cœur depuis longtemps et se révèle particulièrement délicate car il faut des comédiens solides pour tenir cette œuvre dans sa totalité. La rencontre avec Bruno Blairet (Georges Garga dans la pièce), que je connais depuis longtemps, s’est vite imposée comme une évidence car j’avais besoin de comédiens « ogresques » quant à l’appétit de vie qui caractérise la pièce du jeune Brecht au moment où il l’écrit. »
A part Bruno Blairet que vous connaissiez depuis longtemps, vous avez rencontré les autres comédiens sur des plateaux, lors de répétitions ?
« Laure Calamy (Marie Garga dans la pièce) était par exemple dans ma première mise en scène de « Kroum l’ectoplasme », donc je la connaissais bien. D’autres personnes que j’avais rencontrées dans le travail comme David Stanley (Skinny dans la pièce) faisait partie de l’univers théâtral que je souhaitais créer. Et puis, j’ai rencontré les autres comédiens pour la création de la pièce. »
Pourquoi avoir fait le choix de cette pièce de Brecht « Dans la jungle des villes » ?
« Ce qui m’a le plus touché dans cette pièce ce sont les trajectoires des personnages, cette continuité instinctive que la pièce porte en filigrane et fait se croiser la destinée de deux personnages. C’est tout d’abord celle d’un jeune homme qui se forme à la vie et qui s’endurcit mais à un prix exorbitant, le prix de la liberté mais aussi celui du passage à l’âge d’homme, par un chemin de l’amertume et par conséquent très douloureux. Parallèlement, le parcours d’un homme qui va vers sa fin et qui a besoin de se défaire de son masque pour se délester, à rebours du jeune Garga, pour pouvoir en finir. C’est cette fable là qui m’a vraiment tout de suite touché. La pièce est extraordinairement riche et complexe, chaque scène est à prendre isolément dans le travail sinon on se perd dans des choses assez inutiles. C’est donc cette dynamique là, entre fil conducteur et scènes très contrastées qui m’a poussé à monter la pièce. »
Dans cette pièce, le rite de passage est très fortement ancré dans les propos de l’auteur. Vous sentez-vous proche de ce discours ?
« Oui, je me sens proche du rite de passage dans la manière où il est envisagé comme un jeu. Pour gagner, il faut perdre beaucoup et ce rite qu’il faut passer ce n’est jamais pour le meilleur, loin de là. Il y a là une pensée assez sombre et réelle à la fois dont je me sens très proche. Ce rite de passage à l’âge adulte c’est surtout des pertes, beaucoup de deuils mais il faut cela pour rentrer dans ce que l’on appelle la vie active et c’est tout à fait à l’image de l’œuvre du jeune Brecht rimbaldien, anarchiste qui deviendra par la suite plus didactique, engagé. Le parcours du jeune Garga est un rapport au monde distancié et par conséquent capable d’intervenir parce que libre mais aussi extrêmement seul. »
Pourquoi un tel choix scénique qui consiste à faire pénétrer les spectateurs par le fond de la scène, les enfermant immédiatement dans la bibliothèque du jeune Garga ?
« Ce choix m’a été dicté par l’envie de mettre les spectateurs devant deux choses essentielles de la pièce, les différentes possibilités offertes aux personnages durant la pièce et la manière de les envisager. J’avais donc envie que les spectateurs voient les choses différemment, pas tous forcément sous le même angle et de leur permettre d’assister à l’effondrement de la vie de ce jeune bibliothécaire et être pris par ce mouvement comme dans la pièce où chaque scène est ponctuée par une fuite. L’idée de faire rentrer le spectateur en fiction dans cette ville passait par ce mouvement de foule qui s’opère au moment où il regagne les fauteuils de la salle. C’est pour cela aussi que par la suite on a essayé de perpétuer ce mouvement par un système de plateau tournant afin d’obtenir une sensation de vertige. »
Quelles sont vos sources d’inspiration pour réaliser une mise en scène aussi monumentale ?
« Tout d’abord, on a décidé de rester fidèle à la période qu’a indiqué Brecht dans sa pièce sûrement parce que lui-même à fait l’effort de se situer dans une ville qu’il ne connaissait pas du tout. Pour lui, Chicago est une ville fantasmatique, ce qui apporte beaucoup de naïveté à l’ensemble de la composition. De plus, son point de vue sur cette ville qui grossit de manière indépendante du destin humain est très important dans la mesure où il faut qu’on la sente pousser, si je puis dire, car le combat des deux hommes que sont Garga et Shlink, c’est le combat de deux hommes contre leur destinée mais aussi contre cette ville, cet immense marché dans lequel on est pris. On s’est donc laissé porter par une esthétique assez naïve pour aller vers ces villes imaginaires. Le plus important était de trouver ce rapport entre ville/société et nature, donc on avait besoin d’espaces assez étouffants pour mieux ouvrir d’autres espaces sur la nature géographique et celle de l’homme aussi. »
La ville est presque un personnage à elle seule, mais vous ne faites que la suggérer dans votre mise en scène ?
« On ne fait que la suggérer comme une présence un peu inquiétante mais émouvante surtout. On a cherché à travailler sur cette perte de repères qu’imposent l’explosion démographique et urbanistique tous les deux ou trois ans à l’époque où se déroule la pièce. Cette pièce aborde la transformation des individus et j’avais envie de retrouver cela à l’échelle du décor, c’est pour cela que je n’ai pas fait l’économie de ces changements de lieux qui pour moi sont vraiment consubstantiels à la pièce. Ce n’est pas qu’un détour réaliste. »
Il se dégage une certaine pudeur et une forme d’élégance dans votre mise en scène. Qu’en pensez-vous ?
«Oui, c’est certainement vrai ! Il y a deux choses, je n’aime pas m’embarrasser de ce qui pourrait détourner l’attention du spectateur et je suis toujours réticent aux effets qui ne me semblent pas nécessaire. Je suis par ailleurs assez pudique et il faut donc savoir rompre avec ces choses là quand la pièce l’exige. Mais cette réalisation procède d’un investissement collectif qui nous a mis en demeure de faire ce travail très long avec le plus de justesse possible. Mais on n’est jamais sûr d’avoir compris toutes les facettes de cette pièce qui est assez riche et fuyante par certains côtés. »
Cette lourde machinerie qui est mise en place sur la scène représente-t-elle de nombreuses difficultés pour une réalisation comme celle que vous proposez ?
« C’est un très gros travail scénographique mais qui a été mené d’une main de maître par Erwan Creff, mais c’est tout de même moins lourd qu’il n’y paraît. »
Quel a été votre rapport de travail avec les comédiens durant les répétitions ?
« Cela a été un rapport de travail très gai et léger, ce qui était essentiel pour un texte de cette lourdeur par certains aspects. Ce travail a nécessité la collaboration de tous les instants de la part de chaque membre de la distribution qui a contribué au bon déroulement des répétitions puis de la représentation car c’est un spectacle pour lequel on a besoin de tout le monde. C’était un exercice très intéressant car les doutes des uns et des autres ont aidé à remettre en cause un travail qui s’inscrivait sur le long terme. »
Quel est l’univers qui vous caractérise ?
« Certes, mes références ne sont pas que théâtrales, mais j’ai un univers qui continue à se façonner au gré des rencontres et des envies de réaliser des productions. Pour l’instant, je n’ai pas conscience d’un univers propre. Comme beaucoup de gens, et ce n’est pas très original, je rêverai de monter Shakespeare un jour et à la fois je suis actuellement sur des projets avec de jeunes auteurs contemporains. Je travaille en ce moment avec Anne Sibran et Sylvain Levet avec lesquels j’ai des projets qui pour l’instant sont à l’état embryonnaire. Anne Sibran est romancière et essayiste et adapte l’un de ses romans pour la scène : « La bête sauvage » qui raconte l’histoire d’une enfant en proie à la césure entre nature et société. On pourrait penser que cela fait partie de mes thèmes de prédilection, mais je suis assez curieux de tout et par conséquent dévore pas mal de littérature. »
Pensez-vous que « Dans la jungle des villes » soit une pièce d’actualité ?
« Tout à fait ! Dans la mesure où aujourd’hui tout est modulable, monnayable dans une société que l’on nomme capitaliste où autre, peu importe, cette pièce pose la question de l’intégrité face aux forces perverses qui contribuent largement à conditionner les masses dans cet état d’esprit. En cela, Brecht l’avait très bien pressentie. »
« Dans la jungle des villes » de Bertolt Brecht, texte français de Stéphane Braunschweig, mise en scène Clément Poirée se joue jusqu’au 7 juin 2009.
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie – Route du Champ-de-Manœuvre,75012 Paris
www.la-tempete.fr











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