Un voyage haletant
Un poème-monde qui offre la perspective d’un voyage époustouflant de vérité pour lequel Blaise Cendrars répondit à Pierre Lazareff qui lui demandait s’il avait réellement pris le Transsibérien, « Qu’est-ce que ça peut te faire puisque je vous l’ai fait prendre à tous ? ».
446 vers libres jalonnent avec fulgurance la plus grande voie ferrée du monde pour créer une abondante production « fantastique de réalisme » dans laquelle seul le voyage effectué est celui de l’écriture. Si Moscou n’offre qu’un feu créateur de corruption, Paris apparaît comme la ville de la pérennité et du renouvellement créateur. D’où la modernité de ce poème où le Moi entre en contact intime avec le mouvement de la vie moderne tout en gardant la nostalgie du passé. Le poème est écrit en vers libres et composé de plusieurs sections. Cendrars, le poète se souvient « En ce temps-là j’étais en mon adolescence ». Cendrars le voyageur infatigable vagabonde dans le temps et l’espace (Moscou, la Sibérie, les Iles Fidji…). Les « sursauts de mémoire » du poète-voyageur suivent le modèle de l’image-association, fréquente chez Cendrars, qui engendre une structure proprement musicale. L’unité du poème réside moins en une représentation que fixeraient images et versification traditionnelles qu’en une sensation de mouvement produite par la juxtaposition d’images-associations. Cette technique de la convergence d’images recrée une réalité autre, fascinante jusqu’à l’hallucination.
La boucle est bouclée
Né en Suisse en 1887, Blaise Cendrars (Frédéric Sauser de son vrai nom) est issu d’une famille d’infatigables voyageurs. Après des études infructueuses et un séjour en Russie, l’homme entre en littérature en 1912 avec « Les Pâques à New York » puis commence à publier « La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France » en 1913. Il apparaît, dès lors, aux côtés d’Apollinaire comme un grand poète de l’esprit nouveau. La première édition de « La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France » se présente sous la forme inédite d’une création alliant le poème épique de Blaise Cendrars à une œuvre picturale originale de Sonia Delaunay, l’ensemble mesurant deux mètres de long une fois déplié et dont une partie est exposée au Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou.
Des éditions ultérieures, il ne reste que le texte de Cendrars pour lequel Balàzs Gera a souhaité prolonger ce que Cendrars considérait lui-même « comme une affaire d’âme et de corps au sens le plus sauvage, le plus mystique et le plus vivant ». Le metteur en scène a aussi fait le pari de montrer que le théâtre peut réinventer, à sa manière, « par le biais de l’éclatement, une multiplicité originelle, dans une triple dimension : vocale, corporelle et picturale ». Le pari est relevé avec succès, trois artistes enfermés dans une immense bulle de plastique, cerclée d’un rail et teintée d’une faible luminosité, évoluent au rythme frénétique du Transsibérien qui court dans les plaines de la Russie. Un univers halluciné s’offre au public dans un éclatement total des formes et des conventions qui régissent le monde intérieur du poète. Un monde intérieur qui tourne « obstinément en boucle et à rebours » constitue le lieu surprenant de la prestation.
Les corps en suspens s’arriment aux rayons de cette roue qui les tient prisonniers de l’extérieur afin de mieux les soumettre aux exigences du rythme époustouflant de cette folle épopée. Les mots sont un matériau brut dont il est nécessaire de s’emparer pour mener à terme ce voyage initiatique vers un morcellement absolu. Le metteur en scène conjugue et entremêle trois perspectives, vocale, physique et plastique, pour donner corps à sa réalisation qui porte en gloire un univers sémantique riche de véracité et d’exaltation.
La voix du comédien, Guillaume Gilliet, trace, avec une détermination et une justesse toute exceptionnelle, le long cheminement du poète dans sa dimension fantastique. Le corps de l’acrobate, Mathieu Antajan, dessine, esquisse et suggère avec une étonnante élégance, un paysage épique et trépidant. L’intervention du plasticien, Pascal Doudement, maculant l’intérieur de la bulle d’épaisseurs colorées, illustre avec intelligence les destinations réelles ou fantasmées de ce voyage absolument exceptionnel.
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La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France
De Blaise Cendrars
Mise en scène Balàzs Gera
Avec Mathieu Antajan, Pascal Gilliet, Pascal Doudement
Scénographie Giulio Lichtner
Costumes Sabine Siegwalt
Création son Xavier Jacquot
Création lumière Fabrice Bihet et Fabrice Paillet
Du 27 mai au 28 juin 2009
Du mercredi au samedi à 19h00 – Dimanche à 15h00
Maison de la Poésie
Passage Molière
157 rue Saint-Martin, 75003 Paris
http://www.maisondelapoesieparis.com/
Réservations : 01 44 54 53 00
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