Tout est négociable
Une lutte sans concessions engage deux hommes dans un corps à corps qui s’organise en une succession de rounds au fil desquels ils courent à leur perte et sacrifient tout : famille, travail, fortune, pouvoir… Rien n’est épargné dans cette fable bouleversante où un homme bâtit l’édifice de sa vie dans le dépit quand un autre en constate la chute dans la douleur.
Georges Garga gère le fonds d’une bibliothèque de prêt de la ville de Chicago. La multitude urbaine est d’une densité paroxystique et la population se meut dans une différence ethnique improbable. Shlink, un homme d’affaires douteux, pénètre le lieu de conservation des ouvrages de la ville pour le transformer en un Temple des marchands où l’on devise comme il se doit. Il propose d’acheter à l’employé Georges Garga, son point de vue qu’il porte sur un livre insignifiant. Garga refuse délibérément de se soumettre à cette infamie mais les enchères montent et le combat s’engage. Dès lors, un affrontement s’apparentant à un rite d’initiation, s’échafaude entre les deux hommes que tout oppose et qui pourtant se choisissent pour s’éprouver mutuellement dans la liberté. L’un, Garga, refusant d’être asservi aux valeurs d’échanges, forme un front de résistance et s’engage sur les chemins de la peine sacrificielle en perdant femme, sœur, emploi… L’autre, Shlink négociant malais, se déleste pour retrouver l’immigré de sept ans qu’il était en arrivant aux Etats-Unis. Dans cette véritable course vers l’abîme, le croisement de ces destinées, les deux hommes mènent une quête improbable vers la liberté de soi. Au commencement de sa vie d’homme, Garga subit les rites de passage avec une exaltation sans cesse renouvelée afin de devenir un adulte déterminé et engagé dans la jungle de la ville. Shlink accomplit un parcours à rebours afin de retrouver la candeur perdue de son enfance.
Seul le vent traverse les villes
Cette fable initiatique, écrite par Brecht dans les années vingt avant l’élaboration de son théâtre épique, porte en germe toute la problématique du productivisme abusif et de la solitude de l’être qui y est soumis. Dans cette errance vagabonde, Brecht inscrit ses personnages dans un paysage aux tonalités rimbaldiennes qui font de ce long parcours vers la liberté un vaste champ de bataille dont l’issue est la mort pour Shlink et la découverte amère et ironique de la liberté pour Garga. Cette œuvre fleuve esquisse à la manière « Du Procès » de Kafka, un milieu hostile et fermé à l’échange. La solitude, l’errance de l’homme soumis aux formes inéluctables du capitalisme asservissant, mettent à mal toutes formes d’espoir concernant l’étouffant développement urbain et ce qu’il génère de mauvais pour l’être humain
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Dans ce chaos urbanistique du Chicago des années 1912, Clément Poirée triomphe en recréant un temps, avec une intelligence toute exceptionnelle, pour transfigurer un espace improbable où l’esthétisme se fait l’alliée d’une puissante machinerie qui forme un personnage à elle seule, celui de la ville. Pris à témoin des enchères excessives auxquelles est soumis Georges Garga dans sa bibliothèque, le spectateur se retrouve confiné dans cet espace clos et étouffant, situé en fond de scène, dès les premières minutes du spectacle. La surenchère à laquelle succombe le jeune homme bien malgré lui sonne le glas d’un affrontement violent dans cette ville déshumanisée et bruyante que les spectateurs parcourent à la hâte pour retrouver les fauteuils se situant face à la scène sur laquelle les rounds s’enchaînent avec toujours plus d’âpreté.
Les rouages du théâtre sont exploités avec un sens du rythme enivrant et les ficelles de la représentation tirent une machinerie savante qui donne toujours plus de vraisemblance à une fable dans laquelle les mots se heurtent, croisent et s’affrontent dans une errance totale. Des plateaux montés sur roulettes et déplacés par les comédiens permettent de mettre en lumière les différents lieux de l’affrontement. De la ville étouffante et enserrée d’une épaisseur ombreuse au bar sordide où se retrouvent les victimes d’une société soumise à la dictature du capitalisme, les plans se croisent, s’opposent comme dans un film et donnent toujours plus de mouvement à l’ensemble de la composition. Une fumée épaisse se dégageant de nulle part, une faible luminosité obscurcissant la ville, éprouvent un paysage de désolation rompu à l’exercice de l’errance.
Les comédiens sont confondants tant par leur engagement que par l’exceptionnelle qualité de leur jeu. Bruno Blairet (Georges Garga) toujours en mouvement, embrasse la complexité de son personnage avec un talent remarquable. Excellent et particulièrement généreux, il porte à bout de bras la sensibilité de Garga, donnant le change à Philippe Morier-Genoud (Shlink) dont la voix grave, sombre et la diction irréprochable saisissent le spectateur d’un frisson d’émotion. L’acteur apparaît sur une scène qu’il transforme en un lieu d’exactitude, le chargeant d’une puissance dramatique époustouflante. Catherine Salviat (Maë Garga) si fragile et sensible, s’accomplit dans la justesse et la générosité tout comme Laure Calamy (Marie Garga) touchante de vérité. Raphaël Almosni (John Garga) affirme avec détermination un jeu parfait tout comme Julie Lesgages (Jane Larry) aérienne et si féminine. Les malfrats de la ville, Geofrey Carey (J .Finnary), Dominic Gould (Collie Couch) et Laurent Ménoret (Pat Manky) composent un récital rythmé et déconcertant de corruption et de mauvaise foi.
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Dans la jungle des villes
De Bertolt Brecht
Texte français: Stéphane Braunschweig
Mise en scène de Clément Poirée
Avec Philippe Morier-Genoud, Bruno Blairet, Catherine Salviat, Raphaël Almosni, Laure Calamy, Julie Lesgages, David Stanley, Geoffroy Carey, Dominic Gould, Laurent Ménoret
Scénographie: Erwan Creff
Lumières: Maëlle Payonne
Musique et son: Stéphanie Gibert
Maquillages: Faustine-Léa Violleau
Costumes:Hanna Sjödin assistée de Emilie Kayser
Régie: Laurent Cupif, Michaël Bennoun
Du 8 mai au 7 juin
Mardi, mercredi, vendredi, samedi 20h30. Jeudi 19h30, dimanche 16h00
Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris
http://www.la-tempete.fr/
Réservations: 01 43 28 36 36
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