Jaques Descorde metteur en scène et comédien, signe une mise en scène remarquable de « Cut », d’Emmanuelle Marie, au Théâtre du Rond Point à Paris. Rencontre avec un homme sensible et passionné…
Cofondateur en 1989, de la compagnie et du Théâtre des Docks à Boulogne sur Mer, Jacques Descorde crée et met en scène différents spectacles qui tournent dans la région Nord Pas de Calais, à Paris (Guichet Montparnasse), en Avignon (« Le Premier » d’Israël Horovitz, « Fragments » de Murray Shisgal). Dès 1992, il s’oriente vers un travail sur le burlesque, le geste et l’image avec « Tramps », « Starting Blocks » et « Encore Une Nuit Sans Georges ». Il tourne, de Paris (Théâtre du Renard, Pépinière Opéra) en Avignon (Théâtre du Bourg-neuf) en passant par l’Allemagne et Israël (Alliance Française).
Dès 1996, il met en scène et joue dans « Ecce Homo » d’Emmanuelle Marie, présenté au théâtre du Balcon au Festival d’Avignon 1997, dans le Nord/Pas de Calais, au Festival d’Endaye, au Festival du Val d’Oise… Il joue dans « Avant la chute », un texte du même auteur dans une mise en scène d’Alain Duclos. En 1998, il joue dans « Lettres du front », mis en scène par Carole Thibaut. Dès 1999, il réalise les mises en scène de « Comment Monsieur et Madame vécurent la fin du monde » d’Olivier Subts, de « Georges Dandin » de Molière (Le Phènix-Scène Nationale de Valenciennes), de « Il marche » de Christian Rullier (Théâtre Essaïon de Paris) et de « L’Envers des sens » de Claude Sadut (spectacles présentés au Festival d’Avignon 2000 et 2001), de « La Terre, leur demeure » de Daniel Keene, présenté aux Passerelles de Montreuil sur mer et à l’Hippodrome Scène nationale Scène Nationale de Douai, de « J’aime pas l’été » d’Emmanuelle Marie et de « Cut » (du même auteur) au Théâtre du Rond-Point à Paris en juin 2003 et aux Passerelles de Montreuil sur mer, au Phénix- Scène Nationale de Valenciennes, à l’Hippodrome-Scène Nationale de Douai, au Théâtre d’O à Montpellier, au Théâtre de la Verrière à Lille… Il crée en 2005, en coproduction avec l’Hippodrome de Douai – Scène nationale, « Quand les paysages » de Cartier Bresson de Joseph Pérez Pero, « Kid-âme » (d’après des témoignages et interviews sur le thème de l’enfance – texte d’Emmanuelle Marie) et « Le Veilleur de Nuit » de Daniel Keene (Commande d’écriture à l’auteur – coproduction les Passerelles de Montreuil sur mer et l’Hippodrome de Douai – Scène nationale).
A la rentrée 2007, il crée le texte « Hiver » de Jon Fosse en coproduction avec la Condition Publique à Roubaix. Il travaille actuellement sur le projet « Les Marathoniens » (d’après des témoignages et interviews d’adolescents) dans le cadre de sa résidence au théâtre de Boulogne sur mer (de 2007 à 2009).
Il reprend, du 10 Mars au 4 Avril 2009, « Cut » d’Emmanuelle Marie au Théâtre du Rond Point.
Cut parle du sexe féminin et non pas de sexe. Qu’est-ce qui vous a donné envie de mettre en scène ce texte ?
L’écriture de la pièce « Cut » procède de l’envie de l’auteure, Emmanuelle Marie avec qui j’ai fondée la compagnie des Docks, de raconter ce que c’est que d’être née femme. Au delà de cette thématique et du défi que cela représentait pour moi en tant qu’homme de mettre en scène « Cut » et de tenter de comprendre et de percer l’intimité de « l’autre sexe », c’était également le style singulier et la puissance poétique du texte qui m’a interpellé et convaincu.
J’ai voulu qu’il soit entendu dans son ensemble, non pas comme une parole violente et frontale mais bien au contraire perçu comme une grande déclaration d’amour faite aux hommes. Que le texte sonne et résonne comme un oratorio. Que l’on travaille sur la musique, la musique des mots; les mots de ces femmes. Que chacune d’elle prenne la parole, s’évanouisse aussitôt, réintégrant le choeur appelé ici “le choeur des dames” composé de trois comédiennes. Un choeur chorégraphié présent toujours sur scène qui rythme le parcours sinueux et infini de mille femmes en une, d’une femme en son sexe.
Ce texte est court, dense, chaque mot a son importance. Quelles ont été vos priorités pour le mettre en scène ?
Lorsque nous avons débuté les répétitions de « Cut », Emmanuelle a procédé à des réécritures du texte à partir de la mise en scène, de nos discussions par rapport à ce que nous sentions, ce qui vibrait sur scène. De la phase de répétition jusqu’à celle de la création, le texte a été sculpté par rapport au trois comédiennes qui interprètent le texte, de façon à lui donner toujours plus de relief et de finesse. Lors de la première création, à Boulogne-sur-Mer, en 2002, la scénographie était différente de celle d’aujourd’hui. Il s’agissait d’un plancher avec un système de trappes et de trous qui permettaient aux femmes d’apparaître et de disparaître. Cela donnait un mouvement d’une grande beauté assez magique. Lorsque je trouve une sorte d’équilibre dans une installation scénique qui permet de faire raisonner les mots, je suis très sensible à ce qu’il va se passer sur scène. La scénographie que je propose pour le Théâtre du Rond Point est particulièrement dépouillée. Trois chaises dans un espace blanc froid éclairé par des néons de couleur bleue. Un univers en totale opposition avec le cheminement fantasmatique de ces femmes.
Ce texte est d’une grande musicalité. Comment avez-vous fait pour lui restituer la force d’un crescendo ?
On démarre sur une situation quasi quotidienne, celle d’une dame pipi qui raconte son boulot et sa vision des femmes. Et c’est à partir d’une situation très concrète que l’on bascule dans un monde intérieur raconté par trois femmes. Nous assistons pour moi au voyage mental d’une seule femme, de trois femmes en une seule. Le travail des lumières a toute son importance dans la manière de faire exister le texte qui monte en puissance.
Quel a été votre rapport de travail avec les trois comédiennes qui interprètent « Cut » actuellement ?
Ce texte se raconte et se joue seulement s’il y a un engagement fort de la part des comédiennes. J’ai la chance de travailler avec trois comédiennes au caractère bien trempé avec lesquelles j’ai beaucoup d’échanges. Nous travaillons sur le fil de la confiance et c’est en tissant les fils anodins de la conversation que les langues se délient et apportent toujours plus de sincérité à l’interprétation de « Cut ».
Chaque comédienne incarne un genre de femme qui s’apparente à un registre bien précis. Comment avez-vous distribué les rôles ?
La distribution s’est faite pratiquement d’elle-même et est venue comme une évidence grâce aux personnalités de chacune. Les trois comédiennes interprètent des tracés de personnages, certes plus marqués pour Anna Andréotti et Carole Thibault que pour Lara, mais toujours dans la perspective de mettre en voix une multitude d’existence. Carole évoque l’intimité de ces personnages un peu coincés que l’éducation a fortement inhibés. Anna incarne ces femmes de caractère très à l’aise avec le sujet délicat que nous abordons. Lara apporte un regard candide, presque vierge sur la problématique de la pièce.
« Cut » est-elle une pièce qui s’adresse aux femmes en tout premier lieu ou bien aux hommes ?
Cette pièce s’adresse aux deux, car l’un ne va pas sans l’autre. Ce serait dommage que ce soit les femmes qui viennent voir le spectacle en grande majorité. C’est fait aussi pour que les hommes l’entendent. Les femmes entendent généralement ce texte un peu comme une parole libératrice et les hommes semblent recevoir une forme de violence. Cette pièce suscite des réactions contrastées et il est arrivé que des femmes quittent la salle, par gêne certainement.
Parlez-moi de votre compagnie.
J’ai créé, avec Emmanuelle, la compagnie des Docks en 1989, qui mène un travail
de recherche, de création, de diffusion, de sensibilisation et de formation autour des
écritures contemporaines. Nous avons commencé notre aventure à Boulogne-sur-Mer avec d’autres comédiens en gérant un théâtre pendant dix ans, en montant Horovitz, Schisgal, Beckett…puis nous sommes arrivés à Paris tous les deux pour tenter d’autres expériences…sans oublier le Nord puisque nous avons été en résidence de 2001 à 2004 aux Passerelles de Montreuil sur mer, en 2005 à l’Hippodrome-Scène Nationale de Douai, à La condition Publique de Roubaix en 2007 et suis actuellement en convention avec la ville de Boulogne-sur-Mer.
Ces dernières années, j’ai travaillé sur les écritures de Daniel Keene « La terre, leur demaure / Le veilleur de nuit » (commande d’écriture à l’auteur), de Martine Drai « Meurtre » et de Jon Fosse « Hiver ».











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