Trois femmes, dont les singularités se font l’écho de la banalité apparente de leur quotidien, racontent par le menu, des anecdotes qui portent en germe toute la force comique et dramatique, des situations auxquelles elles sont confrontées.
Une antiquaire, déterminée et sensiblement désabusée par les ficelles du métier, rate peut-être l’affaire de sa vie. Une vendeuse de grand magasin se partage entre un frère hémiplégique et un pédicure aux pratiques étranges. Enfin, une femme se prenant d’amitié pour sa voisine meurtrière dont la villa est un paradis floral qu’il est nécessaire d’entretenir.
Célia est attachée à un principe auquel elle ne déroge pas, ne jamais accepter de tableaux en dépôt dans sa boutique. Son métier, elle le connaît et ne cultive aucune compassion pour les marchands de tapis : « Ben oui, j’ai dit, Sotheby’s, Christie’s, tout ça c’est des camelots et compagnie. Beaux parleurs, costumes chics, ongles impeccables. Camelots haut de gamme, si vous voulez, mais camelot quand même ». Cette antiquaire au caractère bien trempé, est confrontée chaque jour à une clientèle aléatoire qui tente des ruses éculées pour vendre leurs biens au prix fort. Voilà bien longtemps qu’elle a fidélisé une clientèle de proximité comme Mlle Ventrice, dont Célia n’à plus de nouvelles. Une visite s’impose pour constater que la demoiselle est mal en point mais que ses meubles en revanche sont d’une grande qualité. Les fréquentes visites de Célia au chevet de Mlle Ventrice ne lui rapportent qu’une boîte d’objets en vrac dont le contenu orne sa vitrine bric-à-brac…
Miss Fozzard, vendeuse dans un grand magasin, s’occupe de son frère hémiplégique et se rend fréquemment chez M.Dunderdale, un pédicure qu’on lui a chaudement recommandé. L’état pré mycosique du pied de Miss Fozzard nécessite les soins réguliers de M.Dunderdal, toujours attentif aux toilettes sophistiquées de sa patiente à qui il demande de chausser des bottines en cuir pour lui piétiner le bas du dos. Paralysé après une attaque cérébrale, Bernard, le frère de Mlle Fozzard, se fait spolier par une aide à domicile peu scrupuleuse.
Enfin, Rosemary, une femme d’une cinquantaine d’années, se prend d’amitié pour sa voisine qui vient de tuer son époux. « Vous permettez que je le touche ? » j’ai dit. « Si vous voulez, elle a dit, mais je vous assure qu’il est mort. Je viens de passer une heure assise à le regarder ». Constatant l’événement avec grand intérêt, Rosemary se passionne pour le beauté florale du jardin de la meurtrière et découvre un lieu exceptionnel à entretenir. Débroussaillant les haies, binant la terre et apportant un soin tout particulier aux fleurs, Rosemary n’en oublie pas de rendre visite à sa nouvelle amie, emprisonnée depuis peu. La maladie fauche malheureusement l’auteur du crime et Rosemary décide de quitter sa demeure pour s’installer en Espagne.
La vie dans sa plus expression
Alternant entre la comédie et le drame noir, Alan Bennett donne la parole à trois femmes dont la banalité des propos révèle peu à peu une puissance dramatique exceptionnelle. Dans un esprit des plus grinçants, il tisse les fils anodins de la parole en égrenant des faits d’une extrême platitude, donnant à ses personnages une force d’une singularité fortement connotée. Chaque soliloque, vraisemblablement très accessible, renferme un secret que l’auteur nous invite à découvrir en dépassant l’apparente banalité du propos. Chaque strate de l’histoire racontée, permet de mettre en relief la réalité d’une situation que le point de départ ne laissait pas supposer. La lecture de ces trois monologues relève presque d’une enquête de détective animé par un humour acerbe typiquement anglais. Ces trois femmes sont reliées par la tristesse, la solitude et une profonde humanité. L’auteur utilise les moulins pour diffuser la parole, celle du Yorkshire où il a passé ses jeunes années. Créant une familiarité immédiate avec ses personnages, il s’est approprié avec excellence l’intimité de ces femmes dont la vie est un puit sans fond.
Né le 9 mai 1934 à Leeds, Alan Bennett a d’abord été comédien avant d’écrire sa première pièce en 1968, « Forty Years on ». Célèbre dramaturge, il est scénariste de « Prick Up Your Ears », film de Stephen Frears (1987) et de deux films adaptés de ses pièces par Nicolas Hytner, « La Folie du roi George » (1995) et « Les Garçons du cours d’histoire » (2006). Bennett travaille aussi pour la télévision et les textes de « Talkings Heads » ont d’abord été écrit pour le petit écran. Alan Bennett est aussi l’auteur de « Moulins à Paroles (1) », publié chez Actes Sud.
Deux des trois monologues de cet ouvrage seront représentés à partir du 28 avril au Théâtre du Rond Point, dans une mise en scène de Laurent Pelly.
Moulins à Paroles (2)
Alan Bennett
Traduit par Jean-Marie Besset
Actes Sud
18 rue Séguier
75006 Paris
http://www.actes-sud.fr/













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