Image spectrale d’une lente agonie…
L’épaisseur ombreuse de la rue, pervertie par le vice, exhale l’odeur âpre de la misère sexuelle. Des effluves mêlées de sang, d’urine et de matière fécale encensent le couloir de la mort où les âmes corrompues s’abandonnent le temps d’une puissante et robuste pénétration négociée par les coups. Le quartier de Tsaralalàna à Tananarive, dessine l’espace réservé aux nombreuses expéditions obscènes que mènent ces pénis arrogants vers les profondeurs souillées des femmes de la rue. Le trottoir, lieu de survie de ces prostituées qui tentent de vivre dans la dignité, constitue la vaste scène de leur quotidien relégué aux confins d’une société qui semble ignorer leur existence.
Habillées d’un rien, coiffées à la hâte, elles quittent leurs abris de fortune pour vendre leur corps, rompues à l’exercice de la contorsion autoritaire. Une parole de prostituée se distingue du tombeau de la nuit pour évoquer son morcellement, le chantier charnel que son corps éprouvé par la maltraitance, représente aux yeux de ceux qui le parcoure. Instrumentée par une pratique vénale de sa chair, elle brise le silence éloquent, des pratiques barbares du trottoir. Son cri de douleur fend la brume indicible de la perversion intrusive du mâle dominateur. Lieu de passage, elle est foulée par le pas cadencé de la pulsion animale, rouée de coups par la domination bestiale et achevée par le désir obsessionnel de ceux qui en font un égout séminal. Sa parole est simple, crue, forte et cruelle pour exprimer ce qu’elle est : le trottoir malgré elle. Ce lieu morbide où le sexe et la mort se côtoient dans une fraternité inébranlable. Eviscérée par son client qui refuse de la payer, son image spectrale jaillit de l’au-delà pour donner vie et corps à une parole de prostituée qui souffre dans le silence bruyant de la réalité sordide du trottoir qu’elle incarne.
Eloge funèbre : une parole rendue
Tuée par un client possédé par des pulsions dévastatrices, l’image spectrale d’une prostituée malgache nous emmène d’un bout à l’autre du trottoir qu’elle parcoure pour survivre. Un corps en tension, déformé par la vie, exalte pour la dernière fois les stigmates de sa douloureuse réalité. Elle est le trottoir où elle vit, travaille et meurt.
Alain Kamal Martial donne la parole à celle que l’asservissement au sexe productif et monnayable, réduit au silence et à l’ignorance. En explorant un champ lexical d’une remarquable crudité, il vagabonde dans les affres de la pauvreté d’un quartier malgache où la prostitution est un acte de survie. Malgré un sujet grave et d’une extrême douleur, l’auteur réussit à rendre une parole authentique et sincère, s’apparentant à une forme de poésie corrosive et animale. Une souffrance affirmée exalte un espoir voué à l’échec mais qui fait honneur à ces corps qui subissent la maltraitance d’un quotidien dévasté.
Thierry Bedard signe une mise en scène extrêmement dépouillée dont la narration est circonscrite par un savant jeu de lumières. Plongés dans une obscurité rehaussée par de fines tonalités lumineuses, nous assistons à une prise de parole que seule la mort fera taire. Terrassée par la peur, la faim, la soif, la souffrance, la prostituée expulse un dialogue syncopé, dont les récurrences du champ lexical s’apparentent à la systématisation de son quotidien. Le personnage évolue dans un lieu improbable, identifiable grâce aux conversations enregistrées auprès des prostituées du quartier de Tasralalàna et des enfants des rues d’Analakely, diffusées en fond sonore de manière intrusive. Chaque incursion bruyante rappelle la douloureuse existence de cette femme qui exprime sa douleur et la réalité de sa condition. Un homme, guidé par le désir d’une satisfaction pulsionnelle étreint la jeune femme de manière répétée pour enfin lui donner la mort. Les deux corps se croisent, s’échangent, se heurtent l’un à l’autre selon une chorégraphie d’une extrême simplicité et d’une beauté absolue. Dès lors, la cruauté des mots ainsi que la violence des gestes devient croissante, et il faut retenir son souffle pour accepter d’entendre cette parole livrée avec autant de vérité.
Marie-Charlotte Biais incarne une prostituée touchante de vérité, de sincérité et de générosité. Elle est le trottoir, en vivant une souffrance proche d’un réalisme époustouflant. Elle soumet son corps aux exigences de son rôle et parachève une composition d’une grande beauté. Aérien et masculin, Joao Fernando Cabral incarne la pulsion animale avec une élégance tout à fait séduisante.
Ce spectacle est un moment fort de douleur et d’espoir et une réussite pour conclure le Festival Etrange Cargo.
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Epilogue d’une trottoire
De Alan Kamal Martial
Mise en scène Thierry Bedard
Avec Marie-Charlotte Biais, Joao Fernando Cabral
Création sonore Jean-Pascal Lamand
D’après les conversations enregistrées auprès des prostituées du quartier de Tsaralalàna et des enfants des rues d’Analakely à Tananarive (Antananarivo) et la voix de Tata Rahely.
Lumière Jean-Louis Aichhorn
Assistant traducteur Amir Antoy
Du 7 au 11 avril 2009 à 20h30
Ménagerie de Verre
12-14 rue de Léchevin, 75011 Paris
http://www.menagerie-de-verre.org
Réservations : 01 43 38 33 44
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