« L’érotisme est le déséquilibre dans lequel l’être se met lui-même en question, consciemment » Georges Bataille
Rencontre avec Virginie Deville, metteur en scène et créatrice de Corpus Eroticus qui souhaite « offrir un kaléidoscope érotique au public. »
Dans son spectacle, Virginie Deville incarne l’hôtesse d’alcôve et guide les spectateurs dans le parcours qu’elle a savamment imaginé. Elle invite le public à OSER. Oser pousser le rideau et affronter le regard de comédiens effrontés et déroutants, interprètes de monologues érotiques et sulfureux. Dans ce face à face troublant, le spectateur mouille un peu sa chemise, il est touché intimement et parfois physiquement dans l’obscurité… Le spectateur se meut en une sorte d’acteur-voyeur, aveugle parfois. Une expérience étonnante où chacun ose dépasser les conventions théâtrales et humaines.
Avant d’entrer dans le corps du sujet, pourrions-nous revenir sur votre parcours ?
« J’ai commencé en tant que comédienne avant tout, pendant 13 ans. Et puis j’ai travaillé avec la compagnie de l’Arcade et l’expérience acquise dans cette compagnie a déclenché non pas mon désir de mettre en scène mais plus la confiance de le faire. En effet, j’ai été beaucoup distribuée en tant que comédienne au sein de cette compagnie dans de la création contemporaine, et cela m’a permis d’apprendre sur tous les plans, de la mise en scène au montage des projets. Et cela a été déterminant pour la suite. »
Comment est né le projet Corpus Eroticus ?
« En fait, Corpus Eroticus est le développement de ma première création qui s’appelait Ce soir je vous mets en boîte. ». Il s’agissait d’un rapport de proximité avec un seul spectateur. Alors tout le monde a trouvé ça formidable mais ce n’était pas très rentable. Bon le théâtre n’est pas très rentable en soi, mais là c’était des performances de trois heures pour 20-25 spectateurs qui venaient me retrouver à tour de rôle ! Au départ, j’ai testé le spectacle dans des bars. J’ai vu que cela fonctionnait alors je l’ai proposé dans des bibliothèques et des festivals.
Vous m’expliquez concrètement ?
« Imaginez : le spectateur et moi étions séparés par une table et nous nous faisions face, je posais entre lui et moi une boîte avec une double entrée où chacun passait la tête (un peu comme dans une ancienne caméra obscura). Avant de glisser sa tête dans la boîte (parfumée), il avait accès à un menu et choisissait le nom de la personne qu’il désirait rencontrer. Il y avait un choix de 21 prénoms féminins et 21 prénoms masculins, et à partir de là, le spectateur auditeur se positionnait en disant qui il désirait rencontrer. »
Et que leur racontiez-vous ?
« Je dévoilais l’intimité de cette personne au travers d’extraits de romans de Marguerite Duras, Yukio Mishima, Joyce Carol Oates, Albert Cohen, Alessandro Baricco… Les extraits choisis mettaient tous en scène la rencontre amoureuse, le frémissement des premiers désirs. »
D’où vous vient ce désir de faire tomber les frontières, de vous rapprocher des gens ?
« Ce qui est très clair c’est qu’avec Ce soir je vous mets en boîte, c’était un rapport pour un spectateur à la fois. Et il se trouve que dans mes relations personnelles, je suis toujours dans un rapport à deux. »
Vous préférez l’individuel au collectif ?
« Oui, je n’aime pas trop les groupes, je ne m’y sens pas à l’aise. Je trouve que les choses se tassent, s’amoindrissent, se diffusent. Je trouve que les échanges sont plus fructueux dans la relation à deux. Il y a plus de confidences, de confessions. D’ailleurs que ce soit dans Ce soir je vous mets en boîte ou Corpus Eroticus, ce sont des confessions, des choses extrêmement adressées et de l’ordre de l’intime. »
De Ce soir je vous mets en boîte à Corpus Eroticus, vous avez dupliqué les boîtes ?
« Oui à partir de Ce soir je vous mets en boîte, j’ai poussé le curseur pour aller plus loin. D’une petite boîte, je suis passée à 6 grandes boîtes (les fameuses alcôves). De 1 spectateur, je suis passé à 36 par soir. Ce qui fait que j’avais multiplié ma jauge par 36 ! J’étais donc fière de moi ! »
Pour faire ce grand saut, il y a eu un déclencheur particulier, une rencontre peut-être ?
« Oui il y a eu cette rencontre déterminante avec l’association Beaumarchais, une émanation de la SACD, dirigée par Paul Tabet qui a été un véritable parrain pour moi. Connaissant ma première création, il m’a incité à aller plus loin. Et puis il m’a laissé entrevoir la possibilité d’obtenir le soutien de l’association Beaumarchais. Si je déposais un dossier qui soit accepté, je pouvais espérer passer une commande aux auteurs, et c’est là le point central du projet. Car ce sont des textes inédits, avec des auteurs qui ont à chaque fois écrit d’après une commande très précise. »
Justement, quelles étaient ces directives ?
« Evidemment, le fil rouge c’était l’érotisme. Et puis, j’ai remis à chaque auteur une scénographie. Une sorte de dessin spatial pour situer le personnage (dans une baignoire, dans le noir…). »
Donc il y avait cette idée de proximité du public dès le départ ?
« Oui dès le départ la scénographie était déjà très dessinée. C’est vrai que c’est assez rare dans les projets. Il y avait aussi le fait des alcôves et cette idée de parcours. Les spectateurs devaient y entrer et découvrir à chaque fois des décors différents, et à chaque fois une situation qui se prêtait au lieu. Evidemment les auteurs ont écrit en fonction de tout cela. »
Et chaque situation enclenche une thématique comme par exemple le voyeurisme…?
« Effectivement je traitais plus ou moins le voyeurisme, le fétichisme, l’érotisme via la mort. Pour rejoindre Georges Bataille et tout ce que j’ai pu lire à ce sujet. Je voulais offrir un « kaléidoscope » – j’aime bien ce mot – offrant toute une palette des couleurs de l’érotisme. »
Comment avez-vous travaillé avec les scénographes ? Vous êtes scénographe vous-même ?
« Non, de moi même je ne dis pas que je suis scénographe. Sur mes premières résidences, je simulais l’espace des alcôves de 16m2 avec des rideaux noirs. Mais je me suis vite rendue compte que ce projet étant colossal, j’avais tout intérêt à m’entourer d’un scénographe également constructeur, d’où la collaboration avec Michel Gueldry. Il était alors vraiment nécessaire de construire et de répéter dans un lieu, c’est d’ailleurs comme cela qu’est né le partenariat avec les compagnies de théâtre de rue qui ont des lieux de résidence avec des ateliers de construction. Donc c’est vrai, j’avais déterminé un certain nombre de paramètres, mais je n’avais aucune idée de la manière de réaliser. Par exemple pour le texte de Camille Laurens, je savais que je voulais une baignoire et que les spectateurs soient debout, mais comment ? Tout cela c’est Michel Gueldry qui me l’a apporté. Et puis sur le texte de Marie Nimier (qui se passe dans le noir) où j’avais essayé de travailler sur des effets de matières, Michel Gueldry a proposé des caillebotis métalliques au sol permettant de créer un univers sonore faisant référence à la prison. »
Pourquoi cette envie de travailler dans le noir d’ailleurs ?
« J’ai voulu travailler sur cette idée : « Qu’est-ce que l’on entend quand on ne voit pas ? Quel crédit on accorde à l’autre quand on n’a plus le visage, quand on n’a plus les gestes ? Quelles pensées on lui prête ? » C’est intéressant d’avoir cette dichotomie entre ce personnage qui avait cette voix très suave avec l’accent italien, d’avoir envie de se rapprocher de cette voix alors qu’en même temps, on comprend plus ou mois que cet homme n’est pas tout à fait net. C’est troublant de se dire que l’on pourrait être attiré par cet homme alors que si on le voyait directement on ne serait peut-être pas attiré du tout, d’ailleurs on comprend plus ou moins qu’il est laid. »
Comment aborder de tels textes avec les acteurs ?
« A part Fosco Perinti que j’ai auditionné, je connaissais les autres comédiens. Toutes les personnes avec lesquelles j’ai travaillé sont des personnes très proches. J’avais besoin de m’appuyer sur des talents d’une part et puis sur des personnes en lesquelles je pouvais avoir une totale confiance. Je leur demandais d’aller loin, pour certain d’aborder la nudité, de travailler avec le public et la proximité. Il fallait adresser le texte. Je cite Anne (Anne de Rocquigny interprète du texte de Camille Laurens « Le Bout de la langue »), même si cela a été le cas pour tout le monde. Dans son cas elle était particulièrement exposée. Elle était nue dans sa baignoire sous ses billes et elle avait 12 personnes au dessus d’elle. Il a fallu faire tout un travail pour qu’elle prenne le dessus, les spectateurs étant écrasants au départ, sans recherche d’un rapport agressif mais dans la complicité et le plaisir d’échanger. »
Vous jouez aussi dans Corpus Eroticus, vous y incarnez la sensuelle hôtesse d’alcôve et vous guidez les spectateurs dans leur parcours. Vous devez vous amuser des réactions que vous suscitez, vous leur dîtes « vous avez peur » ?
« Oui j’en jouis beaucoup. J’aimais beaucoup les deux premières minutes où j’accueillais chacun par la main. Certaines personnes étaient déconcertées, elles pensaient que je voulais leur billet alors que je leur prenais la main pour y apposer une touche olfactive ! C’était une façon de leur faire quitter le monde du dehors pour les faire entrer dans le monde de Corpus Eroticus. C’était un beau moment, c’est toujours différent quand ce sont des professionnels, mais les gens du vrai public, c’est beau. Avoir ces 36 contacts différents, cela me chargeait énormément. »
Oui le public est très proche de l’acteur comme invité à se rapprocher de la scène mais aussi des autres spectateurs, pas de fauteuil rouge où se cacher. C’est un engagement ?
« Oui je suis toujours amusée et consternée de voir des gens qui s’endorment au bout de dix minutes de spectacle et se réveillent à la fin et applaudissent même plus fort que les autres. C’est presque se dédouaner : « Pardon j’ai dormi, mais qu’est-ce que j’applaudis ». Moi, j’avais envie d’une communauté de spectateurs qui s’engagent. C’est vrai que beaucoup prenaient plaisir et en profitaient pour regarder les autres spectateurs. Pour mettre davantage en danger, je séparais volontairement les couples ou les amis. C’est une place pas facile pour le spectateur je le reconnais, là aussi c’est un cheminement. Mais quand il veut bien se prêter au jeu, et qu’il OSE, c’est formidable ! »
Etes-vous satisfaite du résultat ?
« Le spectacle a reçu un très bel accueil. Après tout ce travail, c’était une grande récompense de voir que les gens adhéraient et restaient longtemps après la représentation. Ils buvaient le thé au gingembre et restaient pour nous parler. La communauté de partage a fonctionné. »
Avant de nous quitter, pourriez-vous nous mettre l’eau à la bouche et nous parler de votre prochaine création ?
« J’en suis au balbutiement, mais je peux vous dire que ce serait presque l’idée d’un triptyque afin d’en finir avec le rapport à deux. Dans le cheminement du rapport amoureux, j’ai commencé avec les premiers prémices de la rencontre et des premiers frémissements de deux corps qui se touchent, après je suis allée un peu plus loin dans l’engagement l’érotique, et là je vais peut-être terminer avec la rupture ! Et là il y a un couple qui me fascine, c’est le mythe de Médée et Jason, ce sera mon point de départ… »
Les textes seront publiés en mai aux Editions Lansman
Dates de tournée :
Le 9 juin, festival ARTO à Ramonville, les 12 et 13 juin 2009 au festival Derrière le Hublot à Capdenagc (Aveyron), ainsi que les 16 et 17 au festival Pronomade(s) à St Gaudens.
Nb : les dates au festival Excentriques sont reportées en 2010.
















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