Avec le couteau le pain

Avec le couteau le pain

Une gamine abusée…

Vêtue d’une robe de coton piqué et chaussée d’une paire de sandales, la gamine parcourt son chemin de croix éclairé par les injonctions répétées d’un père autoritaire. Réduite à sa plus simple expression, proche d’un dénuement extatique, la vie de cette jeune fille est celle que lui accorde une famille abusive, intrusive et perverse. Corsetée, muselée et figée dans un rôle expiatoire, la gamine subit l’arbitraire despotique d’une famille qui l’a instrumentée. Victime d’un système oppressif au sein duquel règne la terreur, la petite tente de se construire une identité falsifiée par le poids d’une filiation tyrannique.

Prise en étau par la pédagogie dictatoriale d’un père obsessionnel et la complicité passive d’une mère rompue aux substances médicamenteuses, la poupée de chiffons alimente une iconographie d’une sainteté toute exceptionnelle. Afin d’échapper à la violence des rapports familiaux érigée en un système de valeurs établies, la victime immolée sur l’autel de la névrose familiale, prie secrètement la Sainte Vierge Marie, icône salvatrice pour une âme en devenir. Point d’eucharistie pour une hérétique qui ne coupe pas le pain avec le couteau ou ne progresse pas en mathématiques grâce aux conseils experts d’un père dont l’autoritarisme relève d’une légitimité filiale. Lorsque Norbert, brillant jeune homme aux compétences scientifiques approuvées par le regard patriarcal, pénètre l’univers clos de l’espace familial auquel appartient la petite fille, il projette sur cet objet formaté par la terreur, toute la violence abusive que lui autorise son statut. La jeune vierge finira par épouser son bourreau afin d’être au premier rang de l’exécution de sa vie.

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Le regard fantasmé de l’enfance…
Cette pièce remarquable de Carole Thibaut, rapporte une histoire vue à travers le regard de la gamine. Elle offre un point de vue déformé, une vision cathartique voire burlesque d’une situation grave dont la nécessaire mise à distance se justifie dans le regard fantasmé de l’enfance. Elle met en mouvement les acteurs d’une histoire qui s’apparente à un songe enfantin, une balade nocturne à travers les chemins fantasmagoriques de l’innocence en devenir, un conte dont les figures tutélaires sont incarnées par le père, la mère et Norbert. En effet, l’ogre (le père), la marâtre (la mère) et la figure inversée du prince charmant (Norbert) nous font basculer dans le monde irréel et cruel du schéma narratif traditionnel. Le texte pratique une économie de mots pour servir une écriture épurée qui contribue à transfigurer un espace ritualisé dans lequel la parole libre n’a pas sa place. L’espace scénique procède du regard enfantin d’une gamine spectatrice d’un univers qu’elle subit. L’ensemble de la composition est exagérément grand voire disproportionné, soutenu par des couleurs déformées et des lignes de fuites tronquées. L’ambiance scénique porte en filigrane toute la subtilité de l’onirisme du cinéma expressionniste allemand, enchaînant parfois les plans cauchemardesques.

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La table familiale occupe le plateau de manière imposante, constituant le lieu corrompu du massacre névrotique et pervers d’une filiation établie. Centre névralgique de toutes les tensions, elle est l’axe symbolique autour duquel s’articule toute l’histoire. Vaste scène aux proportions exagérées, elle constitue la cène immaculée sur laquelle les acteurs évoluent. Accueillant les candidats au Purgatoire, elle est tantôt le bureau du père dont la voix retentissante cingle de terreur le visage de la petite, elle est celle du repas qui outrepasse ses fonctions unificatrices et pacificatrices pour devenir le théâtre de l’oppression et du conflit. Enfin, elle est la table du jugement et de la sentence, le lit monstrueux de Norbert puis celle des noces de la jeune vierge éplorée et sacrifiée. A l’intérieur de cet espace central sont ménagées des cavités d’où sortent illuminées la Sainte Vierge ou la gamine révélée par un clair-obscur qui se fait l’écho de sa solitude. Un système de trappes permet aux comédiens d’apparaître ou de disparaître tout au long de l’histoire.Restituant l’univers des bandes dessinées de Foerster, la lumière étire, resserre ou déforme l’espace scénique.

Karen Ramage établit un rapport de justice avec son personnage, la gamine, auquel elle offre une justesse absolument exceptionnelle. Douce, fragile et impertinente, elle parcoure aisément les registres de la création d’un texte pour lequel il est nécessaire de ne pas tomber dans la caricature. Aérienne, Maryline Even (la mère) hissée sur ses talons rouges, secoue la tête comme un chien à l’arrière d’une voiture pour signifier sa soumission passive à l’autorité paternelle. Grotesque et touchante, elle est juste et talentueuse tout comme Claude Baqué (le père) dont les inflexions graves, retentissent comme une menace permanente et donne de la consistance à son personnage, sans exagération. Sans aspérité mais avec un charme irrésistible, Charly Totterwitz arpente les chemins tortueux d’un « Norbert » complexe et manipulateur. Son élégance et son style accompagnent un jeu juste et généreux.

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Avec le couteau le pain
Ecrit et mis en scène par Carole Thibaut
Avec Claude Baqué, Marylin Even, Karen Ramage, Charly Totterwitz et la participation de Sarah Espour,
Lumières Didier Brun
Décor Yves Cohen
Création sonore Pascal Bricard
Costumes Magalie Pichard

Du lundi 30 mars au samedi 11 avril 2009 à 20h30
Séances scolaires les 7 et 9 avril à 15h00
Relâche les 4 et 5 avril

Confluences
190 bd de Charonne, 75020 Paris
http://confluences.jimdo.com
Réservations : 01 40 24 16 46

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